Flux
Articles
Commentaires

Lectures (14)

J’aurai longtemps vécu sans savoir grand-chose de la haine. Aujourd’hui j’ai la haine des mouches. Y penser seulement me met les larmes aux yeux. Une vie entièrement consacrée à leur nuire m’apparaîtrait comme un très beau destin. Aux mouches d’Asie s’entend, car, qui n’a pas quitté l’Europe n’a pas voix au chapitre. La mouche d’Europe s’en tient aux  vitres, au sirop, à l’ombre des corridors. Parfois même elle s’égare sur une fleur. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, exorcisée, autant dire innocente. Celle d’Asie, gâtée par l’abondance de ce qui meurt et l’abandon de ce qui vit, est d’une impudence sinistre. Endurante, acharnée, escarbille d’un affreux matériau, elle se lève matines et le monde est à elle. Le jour venu, plus de sommeil possible. Au moindre instant de repos, elle vous prend pour un cheval crevé, elle attaque ses morceaux favoris : commissures des lèvres, conjonctives, tympan. Vous trouve-t-elle endormi? elle s’aventure, s’affole et va finir par exploser d’une manière bien à elle dans les muqueuses les plus sensibles des naseaux, vous jetant sur vos pieds au bord de la nausée. Mais s’il y a plaie, ulcère, boutonnière de chair mal fermée, peut-être pourrez-vous tout de même vous assoupir un peu, car elle ira là, au plus pressé, et il faut voir quelle immobilité grisée remplace son odieuse agitation. On peut alors l’observer à son aise : aucune allure évidemment, mal carénée, et mieux vaut passer sous silence son vol rompu, erratique, absurde, bien fait pour tourmenter les nerfs – le moustique, dont on se passerait volontiers, est un artiste en comparaison.

Cafards, rats, corbeaux, vautours de quinze kilos qui n’auraient pas le cran de tuer une caille;  il existe un entre-monde charognard, tout dans les gris, les bruns mâchés, besogneux au couleurs minables, aux livrées subalternes, toujours prêts à aider au passage. Ces domestiques ont pourtant leurs points faibles – le rat craint la lumière, le cafard est timoré, le vautour ne tiendrait pas dans le creux de la main – et c’est sans peine que la mouche en remontre à cette piétaille. Rien ne l’arrête, et je suis persuadé qu’en passant l’Ether au tamis on y trouverait encore quelques mouches.

Partout où la vie cède, reflue, la voilà qui s’affaire en orbes mesquines, prêchant le Moins – finissons-en…renonçons à ces palpitations dérisoires, laissons faire le gros soleil – avec son dévouement d’infirmière et ses maudites toilettes de pattes.

L’homme est trop exigeant: il rêve d’une mort élue, achevée, personnelle, profil complémentaire du profil de sa vie. Il y a travaille et parfois il l’obtient. La mouche d’Asie n’entre pas dans ces distinctions-là. Pour cette salope, mort ou vivant c’est bien pareil et il suffit de voir le sommeil des enfants du Bazar (sommeil de massacrés sous les essaims noirs et tranquilles) pour comprendre qu’elle confond tout à plaisir, en parfaite servante de l’informe.

Les anciens, qui y voyaient clair, l’ont toujours considérée comme engendrée par le Malin. Elle en a tous les attributs : la trompeuse insignifiance, l’ubiquité, la prolifération foudraoyante, et plus de fidélité qu’un dogue (beaucoup vous auront lâché qu’elle sera encore là).

Les mouches avaient leurs dieux : Baal-Zeboub (Belzébuth) en Syrie, Melkart en Phénicie, Zeus Apomyios d’Elide, auxquels on sacrifiait, en les priant bien fort d’aller paître plus loin leurs infects troupeaux. Le Moyen-Age les croyait nées de la crotte, ressuscitées de la cendre, et les voyait sortir de la bouche du pécheur. Du haut de sa chaire, saint Bernard de Clairvaux les foudroyait par grappes avant de célébrer l’office. Luther lui-même assure, dans une de ses lettres, que le Diable lui envoie ses mouches qui « conchient son papier ».

Aux grandes époques de l’empire chinois, on a légiféré contre les mouches, et je suis bien certain que tous les Etats vigoureux se sont, d’une manière et de l’autre, occupés de cet ennemi. On se moque à bon droit – et aussi parce que c’est la mode – de l’hygiène maladive des Américains. N’empêche que, le jour où avec une esquadrille lestée de bombes DDT ils ont occis d’un seul coup les mouches de la ville d’Athènes, leurs avions naviguaient exactement dans les sillage de saint Georges.

L’usage du monde / Nicolas Bouvier, Thierry Vernet.  Paris : Payot, 1963.  pp.321-323

Un pickpocket dans le RER

Scène vue hier soir sur le quai à Châtelet-les-Halles. Il y avait cette chanteuse qui s’accompagne à la guitare et qui a une voix très douce. Le public ce soir-là était nombreux, au moins vingt personnes qui semblaient toutes sous le charme. Quand je suis arrivé, tous applaudissaient à sa chanson. Pendant qu’elle se préparait à chanter la suivante, sa corbeille se remplissait de pièces et de billets. Au début de sa chanson, quelqu’un est passé et s’est baissé vers la corbeille. Quand il s’est relevé, une personne l’a interpelé car il avait pris un billet à l’intérieur. A ce moment, le RER est arrivé et le voleur s’est engouffré dans le wagon. Mais l’autre le suivait toujours, le tenait par la manche et le sommait de rendre l’argent. Alors, un autre homme l’a attrapé par derrière et l’a jeté à terre violemment. Puis il lui a lancé : « Barre-toi, si tu reviens, je te casse en deux! ».  L’homme s’est relevé, mais ne s’est pas démonté, il s’est même fâché : « pourquoi tu me jettes par terre alors que l’autre a volé de l’argent? » Et de se mettre, depuis le quai, à convaincre le voleur de restituer le billet.

A ce moment, un jeune homme s’est approché de moi pour demander ce qu’il se passait. J’ai répondu « il y a un homme qui a pris de l’argent dans la corbeille de la chanteuse ». Un autre jeune homme près de moi a répété : « il a tiré du frick à la meuf » et sur ce, ils ont réalisé qu’ils se connaissaient. Je les ai laissés à leurs retrouvailles. Je voyais le conducteur du RER qui ne fermait toujours pas ses portes, comme s’il attendait que le voleur se décide à rendre l’argent ou que les trois se mettent à se battre dans le wagon ou sur le quai.

En fait, le conducteur attendait que la police arrive pour appréhender le « pickpocket ». Pendant ce temps s’est produit quelque chose d’étonnant. La dizaine de personnes qui observait la discussion des trois hommes s’est soudain avancée vers le wagon en réclamant pacifiquement au voleur qu’il rende l’argent à la chanteuse. Le voleur a fini par sortir du wagon et par remettre le billet qu’il avait pris dans la corbeille, sous les applaudissements ravis de l’assistance!

Le conducteur était aussi ravi car trois policiers et quatre agents Ratp plus un sapeur pompier et une chaise roulante  sont arrivés juste après pour appréhender ce pauvre voleur (parce qu’il était sans doute aussi pauvre, bien que pas aussi honnête que la chanteuse).

Juste avant de repartir, un couple a demandé au conducteur s’il s’arrêtait à une station en particulier, comme ils n’avaient pas l’air sur de leur destination, il a sorti un plan de sa cabine et leur a montré où il allait. Ensuite, il est reparti tranquille! Le train suivant attendait patiemment dans le tunnel pour prendre sa place. Qui a dit qu’à la capitale, tout le monde était toujours pressé?

Chroniques moscovites

Un petit ajout à ce blog, avec des chroniques écrites vers la fin de mon séjour en Russie, où j’ai passé près de 8 ans.  Extrait.

« Cela faisait longtemps que je ne prenais plus les transports en commun et j’avais preque oublié l’existence de ces grand-mères à l’air fragile. Grave erreur! Car ces babouchkis n’ont plus rien de respectable, quand il s’agit d’entrer dans le bus ou le wagon de métro la première: un bon coup de coude par-ci, une bonne poussée avec le ventre vers l’avant, histoire de réguler le trafic des passagers, elle pratique le passage en force avec maestria et révèle une puissance musculaire hors du commun. J’avais aussi oublié qu’aux heures de pointes, il ne faut pas se trouver sur son chemin » (lire les chroniques)

Lectures (13)

Quand elles ont fini de criailler, féroces, en tournant au-dessus du bassin où des canards cabotent, barbotent et, saisis d’une subite inspiration, plongent ardemment la tête, les mouettes, alors qu’elles se balancent parfois longtemps à côté d’eux (mai – elles les remarquent à peine – sans songer à les imiter), vont se poser comme des galets de marbre au beau milieu de la pelouse, en plein soleil, toutes le bec orienté du côté de l’Observatoire. Sans doute pour offrir plus de surface au rayon jaune safran, où la chaleur d’un jour lumineux d’octobre se dissipe. Toujours féroce et de plus en plus rond, le seul oeil qu’on leur voit trahit une euphorie inquiète. Mais un trouble se propage aussi parmi les chaises de fer : des lainages multicolores s’agitent, recouvrent des jambes nues qui peut-être ont encore un peu bruni. Et à mesure que la longue main d’ombre avance sur la façade, vers l’horloge du palais, la lumière, avec un surcroït de profusion, s’épanche d’une source maintenant insituable. Tout autour du bassin, des urnes en redistribuent l’éclat dans de ruisselants bouquets de chrysanthèmes, chacun tel un amas de petits soleils dans leur phase d’énergie la plus intense. Pour ne pas rester ébloui, mieux vaut se tenir en haut à l’ombre derrière la balustrade. Et là guetter l’instant où l’activité du soir s’interrompt, où dans ce suspens fugitif le volume déjà cuivré des arbres se dilate. Alors, les reines de pierre pourraient descendre de leur piédestal, se libérer du poids qu’elles sont éternellement seules à porter. Mais rien ne se passe. C’est à présent la nuit qui s’échappe à flots d’une fontaine d’obscurité béante. Et devant cette inondation, on doute de pouvoir jamais occuper un lieu quelconque puisque après un moment plus ou moins long il faut le quitter. Pour un autre, puis un autre et encore un autre, tous aussi radicalement séparés que par un gouffre de millénaires. Et ainsi toujours à s’éloigner avec les paresseuses aux mollets nus, les reines, les soleils des chrysanthèmes, les mouettes à l’oeil furieux, jusqu’à ce qu’on se fourre la tête sous l’aile comme un vieux canard fataliste.

La liberté des rues / Jacques Réda. Paris : Gallimard, Nrf, 1997. p.30-31.

Sommes nous déjà dans ce monde peuplé d’androïdes maintes fois imaginé par la scienc-fiction? De fait, Nous vénérons des êtres dont l’apparence n’est déjà plus naturelle.  Les stars d’aujourd’hui sont plus souvent qu’on ne le croit siliconnées ou refait(e)s, en plus du maquillage. Les dents (Ben Affleck), oreilles (Brad Pitt), lèvres (Emmanuelle Béart), joues (Madonna), seins (Penelope Cruz), fesses et visages qu’ils offrent à l’objectif des caméras et à nos regards avides sont le plus souvent factices, irréels et impossibles à avoir de façon naturelle. Et quand le corps n’a pas été modifié, on en modifie l’image, merci Photoshop ou Gimp. Les ventres plats, les seins généreux qui s’étalent sur le papier glacé des magazines, eux-aussi, ne sont qu’une illusion de plus.

Non, la beauté parfaite n’est pas éternelle et lorsqu’elle dure, c’est souvent grâce au scalpel, au silicone ou au click de souris – et encore, on ne peut pas dire que ces interventions soient toujours réussies (voir Priscilla Presley). Non, tous ces gens qu’on trouve incroyablement beaux, jeunes ou bien faits, ne sont pas vrais, ne sont pas réels. En avons-nous bien conscience, nous qui aimerions tant leur ressembler sans jamais y parvenir?

Des Androïdes, nous le serons peut-être bientôt : que ne peut-on remplacer dans le corps humain, à part le cerveau? Plus grand chose. Les reins, le coeur, les mains, l’estomac, les hanches, les genoux, la langue, la liste de ce que l’on peut avoir en soi et qui n’est pas d’origine est longue comme un jour sans pain et on voudrait certainement l’allonger, pour ne plus souffrir, pour vivre plus longtemps, aussi.

Peut-être ferons-nous alors plus attention à la beauté intérieure? Espérons qu’aucun scalpel ne saura l’altérer ou l’imiter.

En tout cas, il riront bien, ces archéologues du 23e siècle qui découvriront des tombes remplies de bouts de silicone rose et de prothèses en titane au milieu d’os décomposés. Ils conclueront que nous étions déjà au tournant de l’évolution de l’espèce humaine. Mais à quoi ressembleront-ils, eux?

Petit voyage au centre Briare Giens

dragon_briareMe voilà reparti pour un petit peu de camping, cette fois à Briare, célèbre pour ses émaux et son pont-canal, qui passe au-dessus de la Loire. Briare est une ville striée de ponts et de canaux, on peut y pratiquer toute sorte d’activités nautiques, il y a un port de plaisance, bref, c’est le royaume de l’eau.

 

 

chateauGiensUn chemin balisé permet de rejoindre Giens, mais disons-le, c’est nettement moins intéressant et beau qu’en Touraine. Dans ce lieux coincé entre la Sologne (royaume des chasseurs) et la Bourgogne,  le château ne pouvait abriter qu’un musée de la chasse. La vue sur le château depuis l’autre rive avec le très beau pont qui enjambe la loire vaut la peine.

 

Mais la visite de la célèbre faïencerie m’a déçue. Un musée de peu d’intérêt, puisque la faïencerie n’est pas si ancienne (19e siècle), sauf peut-être la video qui montre brièvement les différentes techniques de fabrication. La production actuelle, que l’on peut voir dans le magasin, est excessivement chère alors que tout est pratiquement basé sur des dessins, dont j’ai trouvé certains assez jolis (renaissance italienne, oiseau de paradis) qui appartiennent depuis longtemps à l’usine et qu’une partie de la production est faite au Portugal.pont_canal

Retour au royaume de l’eau (Briare) par l’autre rive de la Loire sur un chemin un peu plus intéressant. Les festivités du 13 juillet, en revanche, étaient sous le signe de l’eau, qui est tombée dru toute la soirée. Mais vers 23h ça s’est éclairci et les plus persévérants ont pu admirer le feu d’artifice.

Lectures (11 et 12)

« Un matin, j’ai eu honte d’être biographe. Honte de mon indiscrétion. Honte de me servir du crédit acquis par mes livres pour m’introduire chez des témoins et leur soutirer des souvenirs qu’ils s’étaient bien juré de ne jamais dévoiler. Honte de trahir leurs confidences, fût-ce pour la cause d’une vérité supérieure. Honte de cette technique éprouvée, mélange de patience et de diplomatie, qui me permettait de m’immiscer dans les archives de particuliers et de m’insinuer dans les moindres replis de leur vie privée. Honte de partager des secrets de famille sans demander l’avis des intéressés. Honte de cette discipline de flic et d’indicateur. Honte de vérifier à chaque fois que l’esprit fouille-merde était la vertu cachée des meilleurs biographes. Honte de trouver quelque volupté à plonger les bras dans les poubelles pour en extirper de misérables indices. Honte de lire des ordonnances de médecins qui détaillaient d’intimes maladies, des relevés de banque qui contredisaient des postures de miséreux, des lettres d’amour qui auraient dû être détruites, des brouillons destinés à n’être jamais déchiffrés. Honte que tout cela parût être une méthode qui portât ses fruits. Honte de toujours raconter le passé des gens pour n’avoir pas à révéler le mien. Honte de gagner ma vie avec celle des autres. Honte de moi. »

La Cliente / Pierre Assouline. Paris : nrf, 2000. p.60-61

« Le problème n’est pas seulement que les géants ne gagnent jamais à être regardés de trop près (comme Gulliver le découvrit à sa plus vive détresse quand il eut à escalader le sein d’une dame à la cour de Brobdingnag); plus profondément, il y a cette simple évidence : la seule chose qui eût pu justifier notre curiosité est celle-là même qui échappera toujours à l’investigation du biographe : le mystère de la création artistique. Le long exil de Hugo fut le sommet de son existence; mais une seule phrase suffirait pour le raconter : il s’est installé devant l’océan, et il a écrit.

La thèse selon laquelle toute biographie littéraire est nécessairement vouée à l’échec n’est pas neuve et ce sont les artistes créateurs qui l’ont défendue avec le plus d’éloquence – tout le monde connaît le Contre Sainte-Beuve de Proust, inutile d’y revenir ici. Plus près de nous, Malraux a bien résumé la question : « Notre époque croit aux secrets dévoilés. D’abord, parce qu’elle pardonne mal son  admiration, ensuite parce qu’elle espère obscurément, parmi les secrets dévoilés, trouver celui du génie. [...] Sous l’artiste, on veut atteindre l’homme; Grattons jusqu’à la honte la fresque : nous finirons par trouver le plâtre ». Mais bien avant lui, l’indignation qu’un poète peut éprouver devant notre indiscret appétit d’information biographique avait été mémorablement exprimée par Pouchkine : « Si la foule lit des confession, notes privées, etc., avec tant d’avidité, c’est que, dans sa bassesse, elle se réjouit de contempler les humiliations des grands et les faiblesses des puissants; en découvrant toute espèce de vilenies, elle est enchantée : il est petit comme nous! il est vil comme nous! – Vous mentez, canailles; oui, il est petit et vil, mais différemment : pas comme vous! »

Victor Hugo in : Protée et autres essais / Simon Leys. Paris : nrf, 2001. p.66

Lectures (10)

« Il y eu de notables différences de tendances entre les diverses branches de la science, leur puissance d’orgueil augmentant en raison de leur infériorité. La philologie, la logique, la rhétorique qu’on enseigna dans les écoles, eurent un effet si pestilentiel sur leurs adeptes qu’ils finirent par croire que la connaissance des mots était le résumé de tout savoir : certaines grandes sciences, au contraire, telle que l’histoire naturelle, rendent les hommes aimables et modestes en proportion de leur juste conscience de tout ce qu’ils ignoreront toujours. Les sciences naturelles apportent l’humilité au coeur humain; toutefois, elles peuvent aussi devenir nuisibles en se perdant dans les classifications et les catalogues.

Le plus grand danger vient des sciences des mots et de méthodes et ce sont elles, justement, qui absorbèrent l’énergie de l’homme durant la période de la Renaissance. Ils découvrirent, tout à coup, que depuis dix siècles, les hommes avaient vécu ingrammaticalement, et ils firent de la grammaire le but de leur existence. Peu importait ce qui était dit, ce qui était fait, pourvu que ce fût dit suivant les règles de l’école et fait avec système. Une fausseté émise en dialecte cicéronien ne trouvait pas d’adversaire; une vérité énoncée en patois ne trouvait pas d’auditeurs. La science devint une collection de grammaires : grammaire du langage, grammaire de logique, grammaire d’éthique, grammaire de l’art; et la langue, l’esprit et l’imagination de la race humaine crurent avoir trouvé leur plus haute et divine mission dans l’étude de la syntaxe et du syllogisme de la perspective et des cinq ordres de colonnes.

De pareilles études ne pouvaient produire que l’orgueil; leurs adeptes pouvaient en être fiers, mais non les aimer. Seule, l’anatomie, fortement creusée pour la première fois, représenta, à cette époque, une véritable science à à laquelle il manqua pourtant aussi l’attrait qui appelle l’affection. Elle devint, à son tour, une source d’orgueil, car le but principal des artistes de la renaissance fut de prouver, dans leurs œuvres, qu’ils connaissaient à fond les principes anatomiques.

[...]

Raphaël, Léonard et Michel-Ange furent, tous trois, élevés à l’ancienne école; leurs maîtres, presque aussi grands qu’eux, connaissaient la véritable mission de l’art et l’avaient remplie; imbus du vieil et profond esprit religieux, ils le communiquèrent à leurs disciples qui, se désaltérant, en même temps, aux vives sources de savoir qui jaillissaient de toutes parts, excitèrent l’admiration universelle. Dans son émerveillement, le monde crut que leur grandeur venait de leur nouvelle science, au lieu de l’attribuer aux anciens principes qui apportaient la vie. Et, depuis lors, on a essayé de produire des Michel-Ange et des Léonard, par l’enseignement aride des sciences et on s’est étonné qu’il n’en apparût pas, sans se rendre compte que ces nobles patriarches tenaient par leurs racines aux grands rochers des siècles passés, et que notre enseignement scientifique d’aujourd’hui consiste à arroser, avec assiduité, des arbres dont toutes les branches ont été coupées.

Et j’ai été généreux pour la science de la Renaissance en admettant que ces grands maîtres en ont profité, car ma conviction, partagée par beaucoup de ceux qui aiment Raphaël, est qu’il peignit mieux alors qu’il savait moins. Michel-Ange fut souvent entrainé dans une vaine et désagréable démonstration de ses connaissances anatomiques qui cache encore à beaucoup de gens son immense puissance; et Léonard gâcha tellement sa vie dans ses travaux d’ingénieur qu’il reste à peine un tableau portant son nom. »

Les Pierres de Venise / John Ruskin. – Paris : Hermaann (Savoir), 1993, p173-175.

Lecture (9)

Le maitre de maison

«  Si le monde continue de tourner et de tourner jusqu’à se retourner comme une omelette, moi, je vais commander un maître de maison. Un homme qui me lave la salle de bain par amour. Un homme qui soit capable diriger sa vie, son talent et ses compétences à travers le repassage de mes petites culottes et les mouvements de l’aspirateur. Que cela lui suffise. Qu’il sente avoir réalisé sa vie en regardant bouillir des pommes de terres ou un simple choufleur. Un maître de maison qui s’occupe de toutes les affaires de la maison pour que rien ne vienne me perturber et que je puisse m’épanouir, me développer professionnellement et concentrer toute mon énergie à m’occuper de moi-même. Un maître de maison qui en plus me procure la chaleur d’une vie de famille inestimable. Je dis inestimable parce que ne pense pas estimer la valeur vénale de son travail. Voyons, c’est comme ça depuis la nuit des temps, c’est une tradition, ce n’est pas moi qui irait mêler l’argent à une affaire d’échange aussi intime et exclusivement basé sur les sentiments. Parce que mon homme préparera le petit-déjeuner pendant ma douche, veillera à ce que je ne sois jamais à court de déodorant, il repassera mes chemises, il disputera les gosses, lavera le plancher et fera des plats à mon goût parce qu’il est le maître de mon coeur. Et pour rien au monde je n’offenserai sa sensibilité en le payant d’une quelconque forme matérielle, mon Dieu non, comme s’il s’agissait d’un employé de maison, un serveur, une nounou ou une femme de ménage. Nous, ce n’est pas du tout pareil, nous dormons dans le même lit. Donc, je ne lui parlerai pas de la façon dont il emploi son temps libre, ni de travail rémunéré, ni rien de ce type, il n’y aura aucun arrangement contractuel entre nous, le ciel m’est témoin, et ce parce qu’en autres, toutes ses attentions n’auront pas d’horaire fixe, l’amour véritable, comme les tâches ménagères, dure 24 heures, et seulement 24 parce que le jour n’en contient pas plus. Cela n’a pas de prix. Si je lui donnai de l’argent, c’est comme si je lui donnait la clé indécente de sa liberté. Et mon maître, pourrait penser que je ne l’aime pas assez, et une larme coulerait sur sa barbe. Notre amour sera comme de la super glue, nous deux, cela, nous le saurons bien. Surtout lui, qui ne saura pas quoi faire de sa vie sans moi.

C’est que les grandes responsabilités seront de mon côté. Il vaudra mieux que ce soit moi qui m’occupe du vrai travail, celui qu’on fait en dehors de la maison et qui rapporte nos moyens de subsistance. Et dans l’improbable éventualité que son intellect désentraîné se rende compte de cette différence entre nous, pour ne pas blesser son estime de soi et ne pas compliquer notre vie et notre lit, je lui ferai croire qu’au fond, pour beaucoup de choses, c’est lui le maître. Je lui dirai que c’est le maître de notre maison, sur laquelle son nom à lui est inscrit, parce que les paroles aident à vernir la réaliter. Je le laisserai prendre ses propres décisions pour la température de lavage du linge, pour choisir librement entre le melon et le pêches, au marché, il faut qu’il soit le seul à savoir comment faire frire un oeuf, fermer le sac poubelle ou plier un pantalon. Qu’il s’érige tout haut en maître pour ce qui est de faire revenir les tomates et qu’il crie comme un fou sur les enfants s’ils rentrent avec de la boue plein les chaussures. Et si un soir je rentre très tard, avec un coup en trop dans le nez, et qu’il se met à ma parler sans arrêt en tournant autour de moi comme un dément, Dieu me garde, mais peut-être que ma main s’oubliera et lui donnera une paire de gifles. Il me regardera alors tout penaud. Mais il sèchera avec son tablier la larme qui aura coulé depuis sa barbe et il saura me pardonner. Parce qu’il comprendra que je rentre du travail éreintée pour subvenir à ses besoins alors qu’il a passé l’après-midi à repasser le linge ou à regarder la télévision en passant en se délassant avec l’aspirateur. Et notre douce routine de notre amour infini reprendra de plus belle, et mon maître de maison repassera à nouveau mes petites culottes pendant que je compose une symphonie, que j’écris des livres, que je plante un arbre ou même que j’invente l’électricité.« 

Chronique « Le ronron » par Clara Sanchis Mira

La Vanguardia, 20 mars 2009, p.19.

Que faire à 300 kilomètres de Paris en 3 jours en hiver? Ce n’est pas un temps pour les ballades dans la nature, il vaut mieux rester en ville pour pouvoir se réchauffer dans un café en cas d’hypothermie! Qu’on ne se mépenne pas sur le titre de ce post. Non, je ne suis pas allé à Bergues (haut lieu Ch’ti depuis le film de D.Boon).

C’est parti donc pour un petit périple qui va me conduire à Arras, Béthune, Lille, Courtrai, Gand (Gent), Bruxelles, Mons et Cambrai.

arras_hotel_de_villeArras a plus d’une place, mais la Grand Place avec son beffroi est tout simplement magnifique! Et aucune des villes que j’ai visité ensuite n’a réussi à en effacer le souvenir. Arras  a aussi une église imposante à laquelle est adossé un musée des Beaux-Arts qui a l’air très grand. Un petit crème avant de continuer la route et là, problème, que je rencontrerai tout au long de mon trajet : il n ‘y a pas un café qui comprenne « un crème » de la même façon. C’est tantôt un expresso avec un petit pichet de lait (et je le verse où le lait?), tantôt un café liégois, bref, au prochain voyage, je fais un dessin avant de commander!dsc00434

Béthune est intéressante aussi, avec sa tour un peut moyen-âgeuse plantée au milieu de la place. Direction Lille, aïe, me voilà parti pour hazebrouck! Petite route pour rejoindre le bon chemin, route que j’appellerai « route des miracles » parce qu’il en faut des miracles, pour ne rencontrer les camions que là où on peut tenir à deux!

Lille la nuit est parsemée d’étudiants qui vont ou reviennent d’une fête, de fumeurs aux portes des cafés, et les murs extérieurs du beau théâtre Sébastopol font office de pissotière improvisée…Etrange toute de même, cette ville dont le beffroi se trouve loin de la Grand Place. Dans la nuit, au loin, on peut voir la lumière du beffroi tout en haut, qui luit tel un phare dans le brouillard.

La Piscine RoubaixUne pause culturelle au musée des Beaux-arts qui recèle quelques perles flamandes et italiennes et une galerie de céramique époustouflante. Puis la piscine – pas pour nager! sportif, moi? – la Piscine à Roubaix, date des années 30 et a été transformée en musée. Elle est très belle, mais l’expo de tissus est bien décevante. Visitez plutôt le MIAT à Gand. Départ, donc, pour Gent, et entrée sur les routes où tout est écrit en Flamand et les panneaux ne sont pas les mêmes. Un peu dépaysant.

Depuis Lille, tout n’est plus très loin : Gand, Brugges, Bruxelles, même Anvers. Mais en trois jours, on ne peut tout faire. C’est donc parti pour Gand (je me répète un peu, non?)! Un détour par Courtrai,

Courtrai Beguinage

dont le béguinage est très joli à voir.

Gand le soir est d’une splendeur qu’aucune photo ne saurait révéler!

Gand Gent

C’est vraiment la ville-reine! Du Graslei au Vriijdagmarkt, du plaisir pur! Et le
lendemain, une autre belle surprise : l’exposition de tapisseries flamandes du 16e siècles commandées par les grands de l’époque. Trente-cinq tapisseries souvent de dimensions colossales, très bien éclairées et

Ganymède

absolument magnifiques! Evitez le DVD, le catalogue est un peu mieux. Qu’il est difficile de rendre cette splendeur!

dsc00481Direction Bruxelles avec un objectif très précis : prendre une bière sur la grand place. Mission réussie! Ce n’était pas difficile. Petit pélerinage aux Sablons chez Pierre Marcolini qui ne fait plus de patisseries : grosse déception! Après ce petit tour rapide dans la coeur historique, comme j’ai l’intention d’être à la maison ce soir, je reprends la route.

Un détour par Mons, dont le beffroi trône en haut d’une colline, puis par Cambrai, dont les tours des églises rivalisent d’importance. Une très jolie ville aussi située sur une colline. Retour dans ma « chère » banlieue, qui a l’air bien morne après toutes ces splendeurs…CambraiMons

Toutes les photos

Messages Plus Anciens »