“ Derrière la porte richement matelassée, on entendit enfin des pas traînants et rapides. Marina soupira et, soulevant la manche de son imperméable, regarda sa montre. Les aiguilles dorées se rejoignaient sur midi. Les bruits étouffés des serrures se firent entendre longuement, puis la porte s’ouvrit juste assez pour laisser passer Marina:
- Pardon mon chat, entre.
Marina entra, la porte se ferma d’un claquement léger, laissant apparaître la silouhette massive de Valentin. Il sourit d’un air mi-coupable mi-condescendant, tourna le bouton argenté de la serrure et de ses énormes mains, attira Marina vers lui :
- Mille pardons, ma chérie (en français dans le texte -ndt)
D’après le temps qu’il avait mis à ouvrir et la vague odeur d’excrément qui s’échappait des plis de sa robe de chambre de velours moiré, l’arrivée de Marina devait l’avoir surpris dans les toilettes.
Ils s’embrassèrent.
- J’espère que vous vous êtes bien soulagé, se moqua-t-elle en s’écartant de son visage large et racé et en parcourant délicatement de son ongle la cicatrice qu’il portait à son menton rasé de frais.
- Toi, tu es une fille illégitime de Pinkerton – il sourit encore plus largement, tenant son visage entre ses paumes chaudes et douces.
- Tu es arrivée sans encombres ? Quel temps il fait ? L’air est-respirable ?
Marina gardait le silence, tout en souriant et en le dévisageant.
Elle était arrivée rapidement, dans un taxi d’après-midi peu pressé, qui sentait l’essence et son chauffeur, il faisait un temps de mars et l’air était toujours lourd dans cet appartement grand et poussiéreux.
- Tu me regardes avec les yeux d’un portraitiste débutant, dit soudain Valentin en lui pressant tendrement les joues avec ses paumes, Mon chat, c’est un peu tard pour changer de profession. Ton devoir, c’est de dénicher les talents et d’élever le niveau musical général des travailleurs de cette fameuse usine, pas d’étudier les traits que prend la physionomie en décomposition d’un rejeton vieillissant de la noblesse.
Il s’approcha, ce qui fit disparaître l’entrée décorée dans le style faux Empire, et l’embrassa à nouveau.
Il avait des lèvres tendres et sensibles qui, alliées à des mains extraordinairement expertes et un pénis phénoménal, se transformaient en une triade mortelle installée sur un corps éternellement juvénile, massif et tranquile, telle un bloc de marbre de Carrare.
- Cela ne t’arrive jamais d’être triste ? Demanda Marina en posant son sac sur la petite table du téléphone puis en déboutonnant son imperméable.
- Uniquement quand Ménuhin me propose de faire une tournée avec lui.
- Tu le déteste autant ? A peine Marina avait-elle défait tous ses boutons et sa ceinture que des mains puissantes lui retirèrent son imperméable.
- Pourtant, tu a déjà fais des concerts avec Rostrope ?
- Des concerts non, mais j’ai répété. J’ai travaillé.
- On m’avait dit des concerts, pourtant.
Il parti d’un rire fruité et dit, tout en accrochant l’imperméable à une penderie digne d’un autel :
- C’est du délire de radio Philarmonie. Si j’avais accepté alors de faire ce concert, j’ferais une autre tête aujourd’hui.
- Et quelle tête ? Dit Marina en riant. Elle se regardait dans le miroir au teint devenu verdâtre avec les ans.
- Il y aurait moins de rides en long et plus de rides en travers. J’aurais vaincu mon égocentrisme et je ressemblerais moins à un sénateur au visage émacié par la peur du temps de Caligula. Sur mon visage, on verrait surtout les traits de la paix socratienne et de la sagesse platonicienne.
Ayant retiré ses bottes, Marina arrangeait ses cheveux qui s’étaient dispersés sur ses épaules :
- Mon dieu, combien de paroles futiles…
Valentin qui était derrière elle, la pris dans ses bras et couvrit délicatement la poitrine qui se dessinait joliment sous son pull de ses mains grandes comme des pelles :
- Bon, d’accord, d’accord. Silentium. N’est-ce toi, Apsara, qui chuchota cette perle au sénescent Tioutchev ?
- Quoi ? Marina sourit et fronça des sourcils.
- Une pensée qui est dite est un mensonge.
- Peut-être, soupira-t-elle en posant ses mains, qui paraissaient minuscules, sur les siennes. Dis-moi, combien tu mesures ?
Il la dépassait de deux têtes.
- C’est simple.
- Un rouble quatre-vingt treize, ma beauté. Valentin l’embrassa dans le cou et elle vit son début de calvicie.
Se tournant vers lui, Marina mis ses bras autour de son cou. Ils s’embrassèrent. Valentin l’attira vers lui, la pris dans ses bras et la souleva comme une plume :
- Je te donne à manger, mon chat ?
- Après…marmonna-t-elle en sentant la puissance ennivrante de ses mains.
Il la saisi et l’emmena à travers le long couloir vers la chambre. Marina s’était accrochée à son cou et regardait au-dessus d’elle.
Au-dessus de sa tête, elle vit passer un hybride monstrueux de bronze terni et de crystal, qui manqua de l’égratigner, puis le grand espace blanc du plafond et ensuite, les rideaux de bambou, qui cachaient la pénombre, se mirent à craquer. Valentin posa délicatement Marina sur un grand lit défait.
- Mon petit chat…
Les rideaux verts opaques étaient baissés, la faible lueur de mars passait dans la chambre à travers une mince fente.
Etendue sur le dos, Marina défaisait la braguette de son pantalon et observait un autre monstre de cuivre et de crystal, qui pendait, menaçant, au-dessus du lit. Il était plus petit, mais nettement plus impressionant que l’autre.
Valentin s’assit à côté d’elle et l’aida à enlever son pantalon :
- Lézard de l’Adriatique. N’est-ce toi qui te figea comme pierre, alors, sous le regard schizoïde de Gorgone ?
Marina sourit en silence. Elle ne savait pas plaisanter quand elle était dans la chambre. Les énormes mains retirèrent d’un coup son pull, ses bas et sa culotte. Valentin se leva, sa robe de chambre s’envola, couvrant la moitié de la pièce, et retomba sans bruit sur l’épais tapis persan.
Le lit grinçait atrocement, les mains blanches enveloppèrent le corps de Marina. Valentin avait un torse large et imberbe avec de grands seins presque féminins et un grain de beauté grand comme une pièce de monnaie près de la clavicule.
- Mon petit chat…
Ses lèvres, entrouvrant sauvagement ses cheveux, s’emparèrent lentement du lobe de Marina, sa main puissante de sculpteur parcouru sa poitrine, son ventre et couvrit son aine. Ses genoux tremblèrent et s’entrouvrirent, laissant pénétrer cette main exhalante, cette puissance et cette volupté.
La minute suivante, Valentin était étendu à la renverse et Marina, accroupie, s’assit lentement sur son membre, dur, long et épais, comme une bougie-souvenir d’Estonie à trois roubles quatre-vingt dix.“
Le Trentième Amour de Marina / Vladimir Sorokine. – Moscou : Sorokine, R.Elinine, 1995 (traduction libre: Lexote, 2006).