Amour
“- J’ai tremblé de tous mes membres en entendant le son de ta voix qui est venu frapper mon coeur telle une lumière fulgurante. Ce fut comme si un oiseau merveilleux, descendu du ciel, avait d’un coup d’aile emporté mon éternité. Si j’avais pu me fâcher contre l’audace inimaginable de cette jeune fille inconnue, le ferry de ce jour-là ne m’eût pas amené à ce débarcadère si peu propice. Jusqu’à la fin, ma vie se serait écoulée dans une rue passante d’un quartier bourgeois. Mais mon cœur fut comme une allumette humide, et le feu de la colère ne s’y alluma pas. L’orgueil étant la principale qualité de mon caractère, j’ai donc eu l’impression que si je n’avais pas plu à cette jeune fille, elle ne serait pas venue spécialement me réprimander, et que la propagande en faveur du khadi n’était qu’un prétexte. Dis-moi si je me trompais?”
- [...] De toute ma vie, je n’ai jamais fait connaissance de façon aussi étonnante, si brutale, et pour toujours. Je me suis demandé d’où venait cet homme d’un pays si lointain, qui n’était pas fait sur le modèle des autres, un lotus à cent pétales parmi les algues. Alors je me suis juré d’attirer ce jeune homme si précieux, pas seulement vers moi, mais vers nous tous.”(p.68-69)
Nationalisme
“Je ne suis pas patriote comme ceux que, vous, vous appelez patriotes. Ceux qui ne reconnaissent pas ce qu’il y a de plus grand que le patriotisme montent sur leur patriotisme comme sur le dos d’un crocodile qu’ils prennent comme un bateau apte à leur faire traverser le fleuve. Mensonges, bassesses, soupçons, conspiration pour le pouvoir, espionnage, tout cela les plongera un jour dans la vase. Je m’en rends parfaitement compte. Au milieu de ce monde affreux, au fond d’un trou, soumis constamment au vent empoisonné des mensonges, je ne pourrai jamais préserver mon humanité sans laquelle aucune grande entreprise ne peut être accomplie sur cette terre.
- Ecoute, Antu, ce que tu appelles suicide de l’âme, ne le trouve-t-on que dans notre pays?
- Je n’ai pas dis ça. De nos jours, les nationalismes de la terre entière proclament, avec des hurlements bestiaux, l’effroyable mensonge selon lequel on peut sauver la vie d’un pays en tuant son âme. Mon coeur est dévasté par une intorlérable protestation que je ne puis exprimer.” (p.120)
Mort et temps
“Le présent est une chose vile qui prononce de grands mots par sa petite bouche. Il nous fait peur avec son masque, comme si nous étions des enfants que l’on fait danser dans le giron de l’instant. La mort arrache brutalement les masques. La mort n’exagère pas. Ce que j’ai désiré, intensément, portait une étiquette de prix écrit en gros chiffres avec la plume trompeuses du présent, et sur ce que j’ai perdu, affreusement, une encre récente y a inscrit une douleur infinie. Ce sont des mensonges! La vie est un faussaire, elle fait un faux avec l’écriture de l’éternité qu’elle veut faire circuler. La mort arrive en riant, elle annule le faux document. Son rire n’est pas moqueur, il n’est pas sarcastique, c’est un rire paisible et beau comme celui de Shiva, à la fin de la nuit d’égarement
[...]
La mort est ce qu’il y a de plus certain, l’océan suprême de tous les cours d’eau de la vie, l’harmonie finale de tous les mensonges et de toutes les vérités, de tout le bien et de tout le mal..” (p.130)
Quatre chapitres / R.Tagore (trad:F.Battacharya). Paris: Zulma, 2005.