Le maitre de maison
“ Si le monde continue de tourner et de tourner jusqu’à se retourner comme une omelette, moi, je vais commander un maître de maison. Un homme qui me lave la salle de bain par amour. Un homme qui soit capable diriger sa vie, son talent et ses compétences à travers le repassage de mes petites culottes et les mouvements de l’aspirateur. Que cela lui suffise. Qu’il sente avoir réalisé sa vie en regardant bouillir des pommes de terres ou un simple choufleur. Un maître de maison qui s’occupe de toutes les affaires de la maison pour que rien ne vienne me perturber et que je puisse m’épanouir, me développer professionnellement et concentrer toute mon énergie à m’occuper de moi-même. Un maître de maison qui en plus me procure la chaleur d’une vie de famille inestimable. Je dis inestimable parce que ne pense pas estimer la valeur vénale de son travail. Voyons, c’est comme ça depuis la nuit des temps, c’est une tradition, ce n’est pas moi qui irait mêler l’argent à une affaire d’échange aussi intime et exclusivement basé sur les sentiments. Parce que mon homme préparera le petit-déjeuner pendant ma douche, veillera à ce que je ne sois jamais à court de déodorant, il repassera mes chemises, il disputera les gosses, lavera le plancher et fera des plats à mon goût parce qu’il est le maître de mon coeur. Et pour rien au monde je n’offenserai sa sensibilité en le payant d’une quelconque forme matérielle, mon Dieu non, comme s’il s’agissait d’un employé de maison, un serveur, une nounou ou une femme de ménage. Nous, ce n’est pas du tout pareil, nous dormons dans le même lit. Donc, je ne lui parlerai pas de la façon dont il emploi son temps libre, ni de travail rémunéré, ni rien de ce type, il n’y aura aucun arrangement contractuel entre nous, le ciel m’est témoin, et ce parce qu’en autres, toutes ses attentions n’auront pas d’horaire fixe, l’amour véritable, comme les tâches ménagères, dure 24 heures, et seulement 24 parce que le jour n’en contient pas plus. Cela n’a pas de prix. Si je lui donnai de l’argent, c’est comme si je lui donnait la clé indécente de sa liberté. Et mon maître, pourrait penser que je ne l’aime pas assez, et une larme coulerait sur sa barbe. Notre amour sera comme de la super glue, nous deux, cela, nous le saurons bien. Surtout lui, qui ne saura pas quoi faire de sa vie sans moi.
C’est que les grandes responsabilités seront de mon côté. Il vaudra mieux que ce soit moi qui m’occupe du vrai travail, celui qu’on fait en dehors de la maison et qui rapporte nos moyens de subsistance. Et dans l’improbable éventualité que son intellect désentraîné se rende compte de cette différence entre nous, pour ne pas blesser son estime de soi et ne pas compliquer notre vie et notre lit, je lui ferai croire qu’au fond, pour beaucoup de choses, c’est lui le maître. Je lui dirai que c’est le maître de notre maison, sur laquelle son nom à lui est inscrit, parce que les paroles aident à vernir la réaliter. Je le laisserai prendre ses propres décisions pour la température de lavage du linge, pour choisir librement entre le melon et le pêches, au marché, il faut qu’il soit le seul à savoir comment faire frire un oeuf, fermer le sac poubelle ou plier un pantalon. Qu’il s’érige tout haut en maître pour ce qui est de faire revenir les tomates et qu’il crie comme un fou sur les enfants s’ils rentrent avec de la boue plein les chaussures. Et si un soir je rentre très tard, avec un coup en trop dans le nez, et qu’il se met à ma parler sans arrêt en tournant autour de moi comme un dément, Dieu me garde, mais peut-être que ma main s’oubliera et lui donnera une paire de gifles. Il me regardera alors tout penaud. Mais il sèchera avec son tablier la larme qui aura coulé depuis sa barbe et il saura me pardonner. Parce qu’il comprendra que je rentre du travail éreintée pour subvenir à ses besoins alors qu’il a passé l’après-midi à repasser le linge ou à regarder la télévision en passant en se délassant avec l’aspirateur. Et notre douce routine de notre amour infini reprendra de plus belle, et mon maître de maison repassera à nouveau mes petites culottes pendant que je compose une symphonie, que j’écris des livres, que je plante un arbre ou même que j’invente l’électricité.“
Chronique “Le ronron” par Clara Sanchis Mira
La Vanguardia, 20 mars 2009, p.19.