“A la lutte des classes réelle qui oppose en Chine les dirigés aux dirigeants, les masses à la bureaucratie, la propagande a substitué la fiction d’une lutte entre le “prolétariat” et la “bourgeoisie”. Le “prolétariat” se trouve redéfini de façon à confondre la base avec le sommet, le peuple avec ses maîtres, et à escamoter ainsi le conflit véritable des opprimés et des oppresseurs. Quant à la “bourgeoisie”, cet épouvantail mythique sur qui les masses sont périodiquement invitées à décharger leur colère et leurs frustrations d’une façon qui laisse intacts les pouvoirs et les privilèges de leurs véritables exploiteurs, ses effectifs sont simplement constitués par les bureaucrates tombés en disgrâce. La classe dirigeante est en effet déchirée en permanence par une impitoyable lutte pour le pouvoir; la clique victorieuse abandonne à chaque fois ses collègues malchanceux à la fureur populaire, après les avoir préalablement affublés d’une identité “bougeoise-capitaliste”. Elle fait ainsi d’une pierre deux coups : elle se débarasse de ses rivaux, et elle fournit un exutoire au mécontentement des masses. L’oppression et l’exploitation dont les masses son victimes, constituent un phénomène trop réel, trop universellement expérimenté, pour que le régime puisse tenter utilement de nier son existence. Jusqu’à un certain point, les masses sont donc encouragées de temps à autre à exposer publiquement leurs griefs, mais le soin d’identifier les coupables demeure une prérogative exclusive des autorités. La lutte pour le pouvoir ne connaissant nulle trève, le régime ne risque guère de tomber jamais à court de boucs émissaires : hier un Liu Shaoqi et sa clique, aujourd’hui un Lin Biao et ses lieutenants, demain quelqu’un d’autre. Comme ces diverses cibles que leur désignent les autorités appartenaient elles-même effectivement à la classe dirigeante, les masses reconnaissent sans peine en elles d’authentiques oppresseurs, et ne doivent pas se faire prier pour les dénoncer avec énergie. Mais arrivé à ce point, il s’agit pour les autorités de guider et de contrôler la colère populaire, de frustrer cette intervention des masses de son développement logique, en les empêchant de franchir ce pas décisif qui serait de dénoncer ces oppresseurs en tant que membres de la clique dirigeante et détenteurs du pouvoir, car ceci amènerait alors à accuser non plus les individus, mais la classe bureaucratique dans son ensemble [...]. Pour prévenir ce danger, il incombe alors à la Propagande de forger aux bureaucrates en disgrâce une identité criminelle si fantastique, qu’elle interdise définitivement de les confondre avec leurs confrères encore en place : c’est ainsi que l’on fait d’eux des espions à la solde des USA, des agents du Kuomintang, des espions à la solde de l’URSS, des traîtres à la patrie, des suppôts du féodalisme, des conspirateurs rêvant d’une restauration capitaliste bourgeoise…Bref, on colle un faux-nez à Liu Shaoqi pour que nul de s’avise de l’étonnant air de famille qu’il présente avec Mao Zedong.”
Simon Leys, Ombres Chinoises (1974) in Essais sur la Chine, Laffont, 1998, p.392-393.
Bonjour,
Je suis à la recherche de la date et de la maison d’édition de la toute première parution d’ “Essai sur l’exotisme” (inachevé) de Victor Ségolen.
Pouvez-vous m’aider ou bien orienter ma recherche?
Merci!
Bonjour, Dan, la réponse se trouve à la page des extraits qui sont dans ce blog:http://lexote.wordpress.com/essai-sur-lexotisme-une-esthetique-du-divers/pourquoi-lexote/
Les notes de Segalen (il n’a jamais rédigé le livre, tout juste établi un plan préliminaire) ont été éditées pour la première fois dans leur totalité à titre posthume sous le titre « Essai sur l’exotisme : une esthétique du divers ». – édition : Fata Morgana, 1978. Ce livre contient également deux écrits pasionnants sur Gauguin.
Des extraits de ces notes ont été publiés au Mercure de France en 1955, par Pierre Jean Jouve, vraissemblablement dans un numéro intitulé « Sueur de Sang ».