“Exote” est un mot inventé par Victor Segalen. Citons-le pour définir ce mot.
Extraits des ses notes éditées à titre posthume sous le titre “Essai sur l’exotisme : une esthétique du divers”. – Fata Morgana, 1978. Ce livre contient également deux écrits pasionnants sur Gauguin.
“Commencer par la sensation d’Exotisme. Terrain solide et fuyant. Ecarter vivement ce qu’elle contient de banal : le cocotier et le chameau.”p. 37
(…)
“Le dépouiller de ses oripeaux : le palmier et le chameau; casque de colonial; peaux noires et soleil jaune;”
(…)
“Puis, dépouiller ensuite le mot d’exotisme de son acception seulement tropicale, seulement géographique. L’exotisme n’est pas seulement donné dans l’espace, mais également en fonction du temps.
“Et en arriver très vite à définir, à poser la sensation d’Exotisme : qui n’est autre que la notion du différent; la perception du Divers; la connaissance que quelque chose n’est pas soi-même; et le pouvoir de l’exotisme, qui n’est que le pouvoir de Concevoir autre.”p.41
(…)
“L’attitude (…) ne pourra donc pas être le je qui ressent…mais au contraire l’apostrophe du milieu au voyageur, de l’Exotique à l’Exote qui le pénètre, l’assaille, le réveille et le trouble. C’est le tu qui dominera.”p.40
“Ne peuvent sentir la Différence que ceux qui possèdent une individualité forte.”
(…)
“L’exotisme n’est donc pas cet état kaléidoscopique du touriste et du médiocre spectateur, mais la réaction vive et curieuse au choc d’une individualité forte contre une objectivité dont elle perçoit et déguste la distance.”p.43
(…)
“…le pouvoir de sentir le Divers contient…deux phases, dont l’une réductible : l’un des éléments divergents est nous. Dans l’autre, nous constatons une différence entre deux parties de l’objet. Cette seconde doit ramener à la première si l’on veut en faire une sensation d’exotisme : alors, le sujet épouse et se confond pour un temps avec l’une des parties de l’objet, et le Divers éclate entre lui et l’autre partie.”p.79
(…)
“L’exotisme n’est donc pas une adaptation; n’est donc pas la compréhension parfaite d’un hors soi-même qu’on étreindrait en soi, mais la perception aigüe et immédiate d’une incompréhensibilité éternelle”.p.44
(…)
“Il se peut que l’un des caractères de l’Exote soit la liberté, soit d’être libre vis-à-vis de l’objet qu’il décrit ou ressent, du moins dans cette phrase finale, quand il s’en est retiré. Au contraire, les Loti sont mystiquement ivres et inconscients de leur objet, qu’ils mélangent à eux, et auquel ils se mélangent éperdument, “ivre de dieu!”. Or, Clouard dit : “La seule force de ces beautés montrera, je pense, qu’elles n’eussent pu naître sans une entière liberté de l’auteur à l’égard de son objet ni sans une incomparable fermeté de l’esprit : il faut sentir ce qu’une telle originalité a de réfléchi et de voulu jusque dans le plus fort de l’exaltation”.”p.60
(…)
“Mais pour moi, c’est une aptitude de ma sensibilité, l’aptitude à sentir le divers, que j’érige en principe esthétique de ma connaissance du monde. Je sais d’où il vient; de moi-même. Je sais qu’il n’est pas plus vrai qu’aucun autre; mais aussi qu’il n’est pas moins vrai. Je crois seulement que j’étais celui-là qui devait le mettre en lumière; et que j’aurai ainsi rempli mon rôle. “Voir le monde et puis dire sa vision du monde”. Je l’ai vu sous sa diversité. Cette diversité j’en ai voulu, à mon tour, faire sentir la saveur.”p.50