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Lecture (18)

« Je veux dire que le vrai sexe faible est le sexe masculin. Ce n’est pas le cas de tous les hommes et ce n’est pas non plus toujours comme ça, mais s’il faut parler d’une faiblesse générique, ce sont les hommes qui gagnent haut la main. Et dans tous les cas, nous les croyons faibles et nous les traitons, en conséquence, avec une attention et une surprotection incroyables. C’est peut-être une histoire d’instinct maternel, chose indubitablement puissante, mais le fait est que l’on s’occupe souvent des hommes comme s’ils étaient des enfants et on prend un soin exquis à ne pas blesser leur orgueil, leur estime de soi, leur vanité fragile. Ils nous paraissent immatures, précaires, avec un besoin infini d’attention, d’admiration et de louanges. […]

Combien de fois les femmes mentent-elles aux hommes ; combien de fois faisons-nous mine de ne pas savoir, pour qu’ils aient l’impression d’être ceux qui en savent plus ; ou bien on fait appel à leur aide, même si on n’en n’a pas besoin, pour qu’ils se sentent à leur place ; ou encore, on les flatte effrontément pour fêter n’importe quel de leurs petits exploits. Nous allons même jusqu’à nous attendrir de voir que même si la flatterie est exagérée, ils ne se rendent jamais compte que nous leur léchons les bottes, parce qu’ils désirent réellement entendre ces louanges, un peu comme ces adolescents qui ont besoin d’une aide supplémentaire pour pouvoir croire en eux-mêmes. C’est vrai : ils peuvent aller au front et combattre dans des guerres effroyables ; risquer leur vie en escaladant l’Everest ; traverser des savanes hostiles pour trouver la source du Nil ; mais dans le registre émotionnel, sentimental, la réalité quotidienne, les hommes nous paraissent franchement faibles. »

(trad. Kumar Guha)

La idea ridicula de no volver a verte / Rosa Montero, Seix Barral (Booket), 2013, p.156-157.

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Lecture (18)

Dis-moi où tu habites
par Samantak DAS

Autant qu’il s’en souvienne, Bhuvan est arrivé à Calcutta, c’est ainsi que la ville s’appelait alors, il y a près de trente ans. « Il n’y avait rien à faire pour nous au village, alors mon père avait décidé de retrouver un ami qui tenait une buvette de thé, et je l’ai suivi. Je devais avoir dix ans à l’époque ». Le travail d’assistant dans cette buvette du quartier Bhowanipur n’était pas très facile pour le père de Bhuvan, d’autant que sa santé n’était pas excellente. « Donc, on peut dire que j’étais l’assistant de l’assistant du « tchaï-wallah » », dit Bhuvan en riant. Quelques années plus tard, son « oncle » propriétaire de la buvette, lui fit rencontrer un homme qui lui proposa d’être tireur de rickshaw. C’est toujours son métier aujourd’hui.
A Calcutta, Bhuvan n’a jamais eu un toit sur la tête ou ce qu’il pourrait appeler un chez soi. Comme pour des milliers d’autres, les rues de la ville sont la seule maison qu’il ait jamais connu. « Lorsque mon père était vivant, il arrivait que l’on dorme dans la cabane de mon oncle », se souvient-il, « mais quand j’ai commencé mon travail de tireur de rickshaw, j’ai préféré dormir de mon côté, soit dans mon rickshaw, soit, le plus souvent, à la belle étoile, sur le trottoir ».
Il est impossible d’estimer le nombre de personnes qui vivent sur le trottoir, sous les ponts ou sous les bretelles, dans les parcs et les allées de la cité de la drôle de joie. L’Encyclopédie des sans-abris évalue leur nombre à « environ un million »(1), tandis que le recensement de l’Inde de 2011 le situe à soixante-dix mille(2). Pour ajouter à la confusion, l’UNESCO évalue le nombre d’enfants sans toit dans cette ville à environ 100 000 (3).
Il est aussi difficile de connaître le nombre de rickshaws tirés par des hommes à pied fonctionnant dans la ville. De toutes les grandes métropoles du monde, Calcutta est la seule où ce genre de transport existe. Ce « hackney carriage » (fiacre), terme qu’utilisaient les britanniques pour désigner les rickshaw tirés à pied, remplissent une fonction vitale de transport de personnes et de marchandises, en particulier pendant la mousson, quand les inondations deviennent la norme, notamment au nord et au centre de la ville. Le reste de l’année, les rickshaws parcourent également la métropole, chargés d’hommes, de femmes ou de marchandises, et ces dernières années, ils sont devenus assez populaires pour transporter les enfants entre l’école et le domicile. Néanmoins, personne ne peut dire avec certitude combien de rickshaws sont en exercice dans l’agglomération. Officiellement, il y a 5 693 ou 5937 (selon la source que l’on prend) licences de rickshaw et aucune nouvelle licence n’a été délivrée depuis l’indépendance (1947). Mais selon les estimations, le nombre réel se situe quelque part entre vingt-cinq et trente mille rickshaws. Comme pour les sans-abris, les enfants des rues ou encore les mendiants, il est difficile de trouver des chiffres sur les rickshaws à pied de Calcutta (4).
Pour les habitants que l’on situe dans la classe moyenne, les rickshaws sont une abomination et une insulte pour une ville qui se plaît à se penser moderne et progressiste. C’est ce point de vue qui a mené le gouvernement du Front de gauche à faire passer une loi dite Calcutta Hackney Carriage Bill (amendement sur les fiacres de Calcutta) en 2006, dont l’objectif était de faire progressivement disparaître les rickshaws de la ville et de « réhabiliter » les tireurs en leur fournissant des opportunités de travail alternatives. Néanmoins, depuis le vote de cette loi il y a huit ans, on n’a pu constater aucun effort pour débarrasser la ville de ce signe patent d’exploitation humaine (si l’on excepte les raids de la police et les confiscations qui ont eu lieu juste après l’entrée en vigueur de la loi en décembre 2006). Au contraire, le nouveau gouvernement Trinamool, mené par le parti du Congrès, a promis, dans les premiers mois de leur arrivée au pouvoir en mai 2011, de fournir des cartes d’identité à chaque tireur de rickshaw licencié. Cela a conduit, de façon prévisible, à ajouter de la confusion et des problèmes ainsi qu’à des protestations de la part de différentes ONG et d’autres parties de la société civile. Tout en approuvant la délivrance de cartes d’identité aux presque 6 000 licenciés, ils s’interrogent sur le sort des vingt (ou vingt-cinq) mille autres. Jusqu’àprésent, leurs interrogations restent sans réponse.
Les années 2007-2008 ont été précaires pour Bhuvan. Son rickshaw a été confisqué par la police à plusieurs reprises et il a dû payer de lourdes « amendes » (lire « pots-de-vin »), à chaque fois, pour le récupérer. Mais les choses ont commencé à revenir à la normale et il n’est plus harcelé par la police, du moment qu’il paie son écot « ne pas déranger » à un représentant du commissariat local. J’écris « son » rickshaw, car il a payé la dernière traite il y a environ dix ans à son créancier, qui lui avait avancé la somme à un taux de soixante pour cent par an. Bien entendu, il ne veut pas s’étendre sur la façon dont il a fait l’acquisition de ce qui est, juridiquement, un véhicule illégal. Mais il n’en n’est pas moins fier d’être son propre patron désormais.
« Je me fais une somme rondelette avec mon véhicule», dit-il. Suffisamment pour avoir pu se marier et être le père de trois enfants, qui vivent avec sa femme dans la région de Darbhanga, sur un lopin de terre acheté grâce à ses revenus de Calcutta. Il leur rend visite régulièrement et les a même fait venir une fois pour leur montrer les hauts lieux de la grande ville. Où vivaient-ils, quand ils sont venus à Calcutta ? « Oh, je les ai installés dans une pension, je ne voulais pas que mes enfants voient que leur père dormait dans la rue comme un mendiant ou un drogué ». Mais la femme de Bhuvan sait qu’il dort à la dure afin de pouvoir envoyer plus d’argent au foyer pour soutenir sa famille (5).
Mais d’après Akbar, un ami de Bhuvan qui exerce au centre-ville, les choses se sont empirées ces dernières années, surtout pour ceux qui préfèrent (ou n’ont d’autre choix que) dormir dehors. « Avant, il y avait ces « roaks » (partie basse et ouverte d’un petit immeuble) des maisons du centre et du nord de Calcutta, qui pouvaient abriter plusieurs d’entre nous », dit-il. Mais au fur et à mesure que ces maisons sont détruites pour laisser place à des gratte-ciels, ces abris ont disparu, et avec eux, la sécurité relative qu’elles offraient à Akbar et ses semblables.
Bien que cela semble incroyable, en dépit de telles conditions de vie, Bhuvan prétend être heureux de son sort. Même, le fait de dormir dans la rue lui procure un certain plaisir. « La ville a un rythme que ceux qui vivent dans des maisons ne peuvent pas sentir. Entre le moment où le bruit du trafic s’amenuise et le premier croassement des corbeaux, avec la façon dont la chaleur qui émane des maisons et du trottoir se transforme lentement en une brise agréable, la ville nous parle d’une façon que vous ne pourriez pas comprendre », me dit-il, n’ayant pas une seule fois comparé sa vie à la mienne, sans jamais dire que sa vie était pire ou meilleure que la mienne.
Comme Akbar, Bhuvan ne souhaiterait pas que son fils reprenne son métier. « C’est trop dangereux », m’ont-ils déclaré à différents moments, « et qui sait quand le gouvernement dira « basta ! » et nous jettera tous hors de la ville ». « En plus, les gamins d’aujourd’hui ne sont pas aussi solides que nous. Ils passent leur temps à jouer avec leurs téléphones portables et à regarder des films indiens. Ils ne survivraient pas une semaine aux pluies de Calcutta ».
Tous deux rêvent de retrouver leur petit coin de l’Etat du Bihar – quelque part dans les régions de Darbhanga pour Bhuvan, et Samastipur pour Akbar – pour contempler les champs et les rivières, et voir grandir leurs petits-enfants (6). Tous deux savent qu’aussi longtemps qu’ils seront capables d’exercer leur profession, légalement ou non, dans cette ville qui est leur maison depuis plus de trois décennies maintenant, leurs rêves sont loin, bien loin de se réaliser.
(1) David Levinson (Ed.), Encyclopedia of the Homelesness, vol.1, New Delhi : Sage, 2004, p.39. « La population de Calcutta est en augmentation et atteint 14 million. Environ un million de ces personnes (sic) dorment dans la rue ».
(2) Subhro Niyogi, « Kolkata’s poor poorer than the rest », The Times of India, http://timesofindia.indiatimes.com/city/kolkata/Kolkatas-poor-poorer-than-the-rest/articleshow/16367595.cms .
(3) Sreenath Cheruvari, « Making every child count in the city of joy », 2006, Unicef, http://www.unicef.org/india/resources_1642.htm.
(4) Voir « KMC scraps hand-rickshaw licence », The Times of India, 04 août 2007, http://timesofindia.indiatimes.com/city/kolkata/KMC-scraps-hand-rickshaw-licence/articleshow/2254573.cms et « Kolkata rickshaws pullers may get photo IDs », India Today, 26 décembre 2011, http://indiatoday.intoday.in/story/kolkata-rickshaw-pullers-may-get-photo-ids/1/165913.html.
(5) Pour un compte-rendu édifiant de la vie des sans-abris dans le villes indiennes, voir Harsh Mander, Living rough : surviving city streets – a study of homeless populations in Delhi, Chennai, Patna and Madurai for the Planning Commission of India, New Delhi : Center for equity studies, 2009. Cette étude ne comprend pas Kolkata, mais nombre de ses conclusions et de ses recommandations semblent s’appliquer ici.
(6) Voir, dans le numéro d’avril 2008 de la revue National Geographic, un article de Calvin Trillin et les photographies d’Ami Vitale sur les rickshaws de Kolkata. »

Samantak Das, « Where the streets have no name », in Nilanjana Gupta (dir.), Strangely beloved, writings on Calcutta, New Delhi : Rainlight by Rupa, 2014, p.249-253 (traduction Kumar Guha ; je remercie l’auteur pour son approbation).

Journalistes en Russie

Jeudi 2 février au matin, sur Kommersant FM*, le chroniqueur et journaliste Oleg Kachin explique que des fonctionnaires s’adressent à lui pour lui expliquer – sous couvert d’anonymat – qu’on les oblige à recruter des manifestants pro-Poutine pour le samedi suivant, afin de contre-balancer les manifestations contre le pouvoir prévues pour ce jour-là.

Il explique qu’il ne peut pas leur en vouloir de conserver leur anonymat, mais qu’il ne peut rien en faire. Il leur suggère de prendre leur courage à deux mains et d’informer, sur un blog ou ailleurs, leurs compatriotes à visage découvert, en expliquant que s’ils sont des centaines à le faire, ils ne risquent rien. Il continue :

Je dis cela et je ne suis pas à l’aise – je le dis avec des accents d’appel à un soulèvement ou autre chose dans ce genre. Mais ce n’est pas ma faute, si chez nous,  ça ressemble à cela d’appeler les gens à ne pas avoir peur, à ne pas se cacher, à dire la vérité.

Я сейчас говорю эти вещи, и мне самому неприятно — я говорю их с такой интонацией, с какой обычно призывают к восстанию или еще чему-то в этом роде. Но я не виноват, что призыв не бояться, не прятать лица и сказать правду, сегодня у нас почему-то звучит именно так.

Oleg Kachin a déjà subi par le passé des agressions physiques, mais manifestement, cela ne l’empêche pas de s’exprimer et ça n’empêche pas sa radio de diffuser deux fois dans la même matinée sa chronique.

Source:http://www.kommersant.ru/doc/1862793

*Kommersant est un des plus gros groupes de presse en Russie, qui appartient à Boris Bérézovski, un ardent opposant (en émigration) à Poutine, avec plusieurs titres hebdomadaires et un quotidien, et une spécialité, à ses débuts pendant la péréstroïka, dans l’analyse économique, mais aussi assez intéressant dans le domaine politique, en tout cas moins amateur que Echo de Moscou, amha.

Les Anonymous à Bristol (UK)

Ils y étaient le week-end du 24 septembre et distribuaient des tracts dont le recto était un billet de banque à l’éffigie de la Reine. Sur son visage, quelques traits au crayon la transformaient pour rappeler le masque désormais fameux de ces Anonymous.

Le verso explique leur crédo et fixe la date d’une prochaine forfanterie.

Comme tout le monde, je n’aime pas laisser mes données personnelles sur internet : ni mon nom, sauf si c’est professionnel, ni mon prénom, et encore moins mon adresse postale, sans parler de mon adresse de courriel!

Mais comme beaucoup, j’achète des choses sur internet : livres, cadeaux de Noël, musique. Mais je ne veux pas que mon adresse postale soit vendue à d’autres, ni non plus recevoir plein de pubs sur mon adresse de courriel.

Ma stratégie est la suivante : pour le courriel, c’est simple, j’ai créé un adresse spécifique que j’utilise exclusivement pour mes achats, un truc du style « mesachats@live.fr » ou « mesachats@voila.fr ».

Pour l’adresse postale, c’est très simple, je fais varier mon prénom. En effet, le facteur n’a besoin que de mon nom et de mon adresse, le prénom, ça lui est égal, si c’est Aglaé ou Sidonie! Donc, mettons que je m’appelle Barack OBAMA, si j’achète quelque chose chez Amazon, je m’appelle Barakamazon OBAMA, si c’est chez Virgin, je m’appellerai Barackvirgin OBAMA.

De cette façon, si mon vendeur revend mes coordonnées postales, je le saurai, puisque ce sera marqué dans l’adresse!

Je dois reconnaître que ça ne m’est arrivé qu’une fois, ce qui signifie que lorsqu’on coche « ne pas communiquer mes coordonnées à des tiers », ça marche la plupart du temps. SAUF, avec 123famille ! Cette entreprise appartient, je l’ai appris à mes dépends, à la nébuleuse des catholiques intégristes et se soucie peu de ce qu’on peut cocher ou non. Elle communique vos coordonnées à toute cette nébuleuse. Cela m’a valu de recevoir des pétitions ultra-conservatrices sur l’école, et aussi de la pub pour un abonnement à Vie Chrétienne.

Et je dois dire que cette stratégie a ses limites : j’ai bien contacté 123famille pour leur dire ma façon de penser et surtout, leur demander d’effacer mes données, mais c’était sans doute trop tard : mes coordonnées circulent entre ces gens « bien pensants » et je reçois de temps en temps de leurs nouvelles. Il faudrait que je les contacte un à un pour faire effacer mes traces, mais j’avoue ne pas en avoir le courage. Alors ça finit à la poubelle, avec le reste de la publicité.

ps : je ne m’appelle pas Barack Obama, mais j’ai bien acheté quelque chose chez 123famille, qui a d’ailleurs un très mauvais service après-vente en plus de cacher ses orientations politiques.

Lecture (18)

Description du sauna russe par l’apôtre André d’après un récit du 12ème siècle:

« Puis, il alla chez les Varègues et arriva à Rome; il raconta comme il avait prêché et ce qu’il avait vu et dit: ‘J’ai vu des bains en bois que l’on chauffe au rouge, puis les hommes se déshabillent et, nus, ils s’aspergent d’eau de tan, puis ils prennent de jeunes verges; il s’en frappent eux-mêmes, et ils se frappent si fort que c’est à peine qu’ils en sortent en vie; puis ils s’aspergent d’eau froide et ainsi retrouvent la vie. Et ils font cela tous les jours; personne ne leur impose ces tourments; ils se les donnent eux-mêmes; et ils font cela pour se laver et non pour se martyriser’; et ceux qui écoutèrent ce récit furent étonnés. André, après avoir vécu à Rome, retourna à Sinope ».

Chronique de Nestor (Récit des temps passés), trad. Jean-Pierre Arrignon, ed. Anacharsis, 2008, p 40.

Lectures (17)

« A la lutte des classes réelle qui oppose en Chine les dirigés aux dirigeants, les masses à la bureaucratie, la propagande a substitué la fiction d’une lutte entre le « prolétariat » et la « bourgeoisie ». Le « prolétariat » se trouve redéfini de façon à confondre la base avec le sommet, le peuple avec ses maîtres, et à escamoter ainsi le conflit véritable des opprimés et des oppresseurs. Quant à la « bourgeoisie », cet épouvantail mythique sur qui les masses sont périodiquement invitées à décharger leur colère et leurs frustrations d’une façon qui laisse intacts les pouvoirs et les privilèges de leurs véritables exploiteurs, ses effectifs sont simplement constitués par les bureaucrates tombés en disgrâce. La classe dirigeante est en effet déchirée en permanence par une impitoyable lutte pour le pouvoir; la clique victorieuse abandonne à chaque fois ses collègues malchanceux à la fureur populaire, après les avoir préalablement affublés d’une identité « bougeoise-capitaliste ». Elle fait ainsi d’une pierre deux coups : elle se débarasse de ses rivaux, et elle fournit un exutoire au mécontentement des masses. L’oppression et l’exploitation dont les masses son victimes, constituent un phénomène trop réel, trop universellement expérimenté, pour que le régime puisse tenter utilement de nier son existence. Jusqu’à un certain point, les masses sont donc encouragées de temps à autre à exposer publiquement leurs griefs, mais le soin d’identifier les coupables demeure une prérogative exclusive des autorités. La lutte pour le pouvoir ne connaissant nulle trève, le régime ne risque guère de tomber jamais à court de boucs émissaires : hier un Liu Shaoqi et sa clique, aujourd’hui un Lin Biao et ses lieutenants, demain quelqu’un d’autre. Comme ces diverses cibles que leur désignent les autorités appartenaient elles-même effectivement à la classe dirigeante, les masses reconnaissent sans peine en elles d’authentiques oppresseurs, et ne doivent pas se faire prier pour les dénoncer avec énergie. Mais arrivé à ce point, il s’agit pour les autorités de guider et de contrôler la colère populaire, de frustrer cette intervention des masses de son développement logique, en les empêchant de franchir ce pas décisif qui serait de dénoncer ces oppresseurs en tant que membres de la clique dirigeante et détenteurs du pouvoir, car ceci amènerait alors à accuser non plus les individus, mais la classe bureaucratique dans son ensemble […]. Pour prévenir ce danger, il incombe alors à la Propagande de forger aux bureaucrates en disgrâce une identité criminelle si fantastique, qu’elle interdise définitivement de les confondre avec leurs confrères encore en place : c’est ainsi que l’on fait d’eux des espions à la solde des USA, des agents du Kuomintang, des espions à la solde de l’URSS, des traîtres à la patrie, des suppôts du féodalisme, des conspirateurs rêvant d’une restauration capitaliste bourgeoise…Bref, on colle un faux-nez à Liu Shaoqi pour que nul de s’avise de l’étonnant air de famille qu’il présente avec Mao Zedong. »

Simon Leys, Ombres Chinoises (1974) in Essais sur la Chine, Laffont, 1998, p.392-393.