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Archive for the ‘Etre humain’ Category

Lecture (18)

Dis-moi où tu habites
par Samantak DAS

Autant qu’il s’en souvienne, Bhuvan est arrivé à Calcutta, c’est ainsi que la ville s’appelait alors, il y a près de trente ans. « Il n’y avait rien à faire pour nous au village, alors mon père avait décidé de retrouver un ami qui tenait une buvette de thé, et je l’ai suivi. Je devais avoir dix ans à l’époque ». Le travail d’assistant dans cette buvette du quartier Bhowanipur n’était pas très facile pour le père de Bhuvan, d’autant que sa santé n’était pas excellente. « Donc, on peut dire que j’étais l’assistant de l’assistant du « tchaï-wallah » », dit Bhuvan en riant. Quelques années plus tard, son « oncle » propriétaire de la buvette, lui fit rencontrer un homme qui lui proposa d’être tireur de rickshaw. C’est toujours son métier aujourd’hui.
A Calcutta, Bhuvan n’a jamais eu un toit sur la tête ou ce qu’il pourrait appeler un chez soi. Comme pour des milliers d’autres, les rues de la ville sont la seule maison qu’il ait jamais connu. « Lorsque mon père était vivant, il arrivait que l’on dorme dans la cabane de mon oncle », se souvient-il, « mais quand j’ai commencé mon travail de tireur de rickshaw, j’ai préféré dormir de mon côté, soit dans mon rickshaw, soit, le plus souvent, à la belle étoile, sur le trottoir ».
Il est impossible d’estimer le nombre de personnes qui vivent sur le trottoir, sous les ponts ou sous les bretelles, dans les parcs et les allées de la cité de la drôle de joie. L’Encyclopédie des sans-abris évalue leur nombre à « environ un million »(1), tandis que le recensement de l’Inde de 2011 le situe à soixante-dix mille(2). Pour ajouter à la confusion, l’UNESCO évalue le nombre d’enfants sans toit dans cette ville à environ 100 000 (3).
Il est aussi difficile de connaître le nombre de rickshaws tirés par des hommes à pied fonctionnant dans la ville. De toutes les grandes métropoles du monde, Calcutta est la seule où ce genre de transport existe. Ce « hackney carriage » (fiacre), terme qu’utilisaient les britanniques pour désigner les rickshaw tirés à pied, remplissent une fonction vitale de transport de personnes et de marchandises, en particulier pendant la mousson, quand les inondations deviennent la norme, notamment au nord et au centre de la ville. Le reste de l’année, les rickshaws parcourent également la métropole, chargés d’hommes, de femmes ou de marchandises, et ces dernières années, ils sont devenus assez populaires pour transporter les enfants entre l’école et le domicile. Néanmoins, personne ne peut dire avec certitude combien de rickshaws sont en exercice dans l’agglomération. Officiellement, il y a 5 693 ou 5937 (selon la source que l’on prend) licences de rickshaw et aucune nouvelle licence n’a été délivrée depuis l’indépendance (1947). Mais selon les estimations, le nombre réel se situe quelque part entre vingt-cinq et trente mille rickshaws. Comme pour les sans-abris, les enfants des rues ou encore les mendiants, il est difficile de trouver des chiffres sur les rickshaws à pied de Calcutta (4).
Pour les habitants que l’on situe dans la classe moyenne, les rickshaws sont une abomination et une insulte pour une ville qui se plaît à se penser moderne et progressiste. C’est ce point de vue qui a mené le gouvernement du Front de gauche à faire passer une loi dite Calcutta Hackney Carriage Bill (amendement sur les fiacres de Calcutta) en 2006, dont l’objectif était de faire progressivement disparaître les rickshaws de la ville et de « réhabiliter » les tireurs en leur fournissant des opportunités de travail alternatives. Néanmoins, depuis le vote de cette loi il y a huit ans, on n’a pu constater aucun effort pour débarrasser la ville de ce signe patent d’exploitation humaine (si l’on excepte les raids de la police et les confiscations qui ont eu lieu juste après l’entrée en vigueur de la loi en décembre 2006). Au contraire, le nouveau gouvernement Trinamool, mené par le parti du Congrès, a promis, dans les premiers mois de leur arrivée au pouvoir en mai 2011, de fournir des cartes d’identité à chaque tireur de rickshaw licencié. Cela a conduit, de façon prévisible, à ajouter de la confusion et des problèmes ainsi qu’à des protestations de la part de différentes ONG et d’autres parties de la société civile. Tout en approuvant la délivrance de cartes d’identité aux presque 6 000 licenciés, ils s’interrogent sur le sort des vingt (ou vingt-cinq) mille autres. Jusqu’àprésent, leurs interrogations restent sans réponse.
Les années 2007-2008 ont été précaires pour Bhuvan. Son rickshaw a été confisqué par la police à plusieurs reprises et il a dû payer de lourdes « amendes » (lire « pots-de-vin »), à chaque fois, pour le récupérer. Mais les choses ont commencé à revenir à la normale et il n’est plus harcelé par la police, du moment qu’il paie son écot « ne pas déranger » à un représentant du commissariat local. J’écris « son » rickshaw, car il a payé la dernière traite il y a environ dix ans à son créancier, qui lui avait avancé la somme à un taux de soixante pour cent par an. Bien entendu, il ne veut pas s’étendre sur la façon dont il a fait l’acquisition de ce qui est, juridiquement, un véhicule illégal. Mais il n’en n’est pas moins fier d’être son propre patron désormais.
« Je me fais une somme rondelette avec mon véhicule», dit-il. Suffisamment pour avoir pu se marier et être le père de trois enfants, qui vivent avec sa femme dans la région de Darbhanga, sur un lopin de terre acheté grâce à ses revenus de Calcutta. Il leur rend visite régulièrement et les a même fait venir une fois pour leur montrer les hauts lieux de la grande ville. Où vivaient-ils, quand ils sont venus à Calcutta ? « Oh, je les ai installés dans une pension, je ne voulais pas que mes enfants voient que leur père dormait dans la rue comme un mendiant ou un drogué ». Mais la femme de Bhuvan sait qu’il dort à la dure afin de pouvoir envoyer plus d’argent au foyer pour soutenir sa famille (5).
Mais d’après Akbar, un ami de Bhuvan qui exerce au centre-ville, les choses se sont empirées ces dernières années, surtout pour ceux qui préfèrent (ou n’ont d’autre choix que) dormir dehors. « Avant, il y avait ces « roaks » (partie basse et ouverte d’un petit immeuble) des maisons du centre et du nord de Calcutta, qui pouvaient abriter plusieurs d’entre nous », dit-il. Mais au fur et à mesure que ces maisons sont détruites pour laisser place à des gratte-ciels, ces abris ont disparu, et avec eux, la sécurité relative qu’elles offraient à Akbar et ses semblables.
Bien que cela semble incroyable, en dépit de telles conditions de vie, Bhuvan prétend être heureux de son sort. Même, le fait de dormir dans la rue lui procure un certain plaisir. « La ville a un rythme que ceux qui vivent dans des maisons ne peuvent pas sentir. Entre le moment où le bruit du trafic s’amenuise et le premier croassement des corbeaux, avec la façon dont la chaleur qui émane des maisons et du trottoir se transforme lentement en une brise agréable, la ville nous parle d’une façon que vous ne pourriez pas comprendre », me dit-il, n’ayant pas une seule fois comparé sa vie à la mienne, sans jamais dire que sa vie était pire ou meilleure que la mienne.
Comme Akbar, Bhuvan ne souhaiterait pas que son fils reprenne son métier. « C’est trop dangereux », m’ont-ils déclaré à différents moments, « et qui sait quand le gouvernement dira « basta ! » et nous jettera tous hors de la ville ». « En plus, les gamins d’aujourd’hui ne sont pas aussi solides que nous. Ils passent leur temps à jouer avec leurs téléphones portables et à regarder des films indiens. Ils ne survivraient pas une semaine aux pluies de Calcutta ».
Tous deux rêvent de retrouver leur petit coin de l’Etat du Bihar – quelque part dans les régions de Darbhanga pour Bhuvan, et Samastipur pour Akbar – pour contempler les champs et les rivières, et voir grandir leurs petits-enfants (6). Tous deux savent qu’aussi longtemps qu’ils seront capables d’exercer leur profession, légalement ou non, dans cette ville qui est leur maison depuis plus de trois décennies maintenant, leurs rêves sont loin, bien loin de se réaliser.
(1) David Levinson (Ed.), Encyclopedia of the Homelesness, vol.1, New Delhi : Sage, 2004, p.39. « La population de Calcutta est en augmentation et atteint 14 million. Environ un million de ces personnes (sic) dorment dans la rue ».
(2) Subhro Niyogi, « Kolkata’s poor poorer than the rest », The Times of India, http://timesofindia.indiatimes.com/city/kolkata/Kolkatas-poor-poorer-than-the-rest/articleshow/16367595.cms .
(3) Sreenath Cheruvari, « Making every child count in the city of joy », 2006, Unicef, http://www.unicef.org/india/resources_1642.htm.
(4) Voir « KMC scraps hand-rickshaw licence », The Times of India, 04 août 2007, http://timesofindia.indiatimes.com/city/kolkata/KMC-scraps-hand-rickshaw-licence/articleshow/2254573.cms et « Kolkata rickshaws pullers may get photo IDs », India Today, 26 décembre 2011, http://indiatoday.intoday.in/story/kolkata-rickshaw-pullers-may-get-photo-ids/1/165913.html.
(5) Pour un compte-rendu édifiant de la vie des sans-abris dans le villes indiennes, voir Harsh Mander, Living rough : surviving city streets – a study of homeless populations in Delhi, Chennai, Patna and Madurai for the Planning Commission of India, New Delhi : Center for equity studies, 2009. Cette étude ne comprend pas Kolkata, mais nombre de ses conclusions et de ses recommandations semblent s’appliquer ici.
(6) Voir, dans le numéro d’avril 2008 de la revue National Geographic, un article de Calvin Trillin et les photographies d’Ami Vitale sur les rickshaws de Kolkata. »

Samantak Das, « Where the streets have no name », in Nilanjana Gupta (dir.), Strangely beloved, writings on Calcutta, New Delhi : Rainlight by Rupa, 2014, p.249-253 (traduction Kumar Guha ; je remercie l’auteur pour son approbation).

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Lectures (15)

« Edouard Salyne, le chef du NKVD dans la province d’Omsk, prit la parole lors d’une conférence organisée par Staline et Ejov pour discuter de l’ « opération antikoulak » en juillet 1937. Dans sa région, expliqua-t-il,

les « ennemis du peuple » et les trotskistes ne sont pas suffisament nombreux pour justifier une campagne de répression et, d’une manière générale, j’estime qu’il est totalement erroné de décider à l’avance du  nombre de personnes à arrêter et fusiller.

Salyne fut arrêté peu après la conférence, jugé et exécuté (119).

Officier du NKVD, Mikhaïl Chreider se déclara lui aussi opposé aux arrestations massives. Dans ses mémoires écrits dans les années 1970, il se présente comme un « pur tchékiste » inspiré par les idéaux léninistes de Felix Dzerjinski, le fondateur de la Tcheka en 1917. Chreider rédigea ses souvenirs afin de justifier son travail à la Tcheka et se présenter en victime de la Grande Terreur. Suivant sa version des événements, il perdit ses illusions sur le régime stalinien en observant la corruption de ses camarades officiers du NKVD dans les années 1930. Des hommes qu’il avait connus dignes et honnêtes étaient désormais disposés à utiliser toute forme de torture contre les « ennemis du peuple » si cela pouvait servir leur carrière. Chreider fut également troublé par l’ampleur des arrestations. Il n’arrivait pas à croire qu’il y eût tant d’ « ennemis du peuple ». Mais il avait peur d’exprimer ses doutes et d’être dénoncé. Il découvrit vite que nombre de ses collègues partageaient sa peur, mais personne ne voulait briser la conspiration du silence. Alors même qu’un collègue sûr disparaissait, ses camarades osaient au mieux dire qu’il était sans doute un « homme honnête ». Nul ne suggérait qu’il pût être innocent : c’eût été courir le risque d’être dénoncé à son tour pour contestation de la purge. « Personne ne comprenait les raisons de ces arrestations, ajoute Chreider, mais les gens avaient peur de parler, de crainte de faire naître le soupçon qu’ils aidaient les « ennemis du peuple » ou communiquaient avec eux (120) ».

Plusieurs mois durant, Chreider garda la silence en voyant ses vieux amis et collègues arrêtés et condamnés à mort. Incapable de s’opposer à la Terreur, il devint un genre d’objecteur de conscience en refusant d’assister à l’exécution de collègues du NKVD dans la cour de la Loubianka. Puis, au printemps de 1938, il fut affecté à Alma-Ata où il devint le bras droit de Stanislav Redens, chef du NKVD au Kazakhstan (et beau-frère de Staline). Chreider et Redens devinrent intimes. Ils étaient voisins et les leurs étaient toujours fourrés les uns chez les autres. Chreider observa l’aversion croissante de Redens pour les méthodes de torture de ses agents. Il perçut chez lui une certaine humanité. Quand à Redens, il avait perçu en Chreider un homme qui partageait ses doutes sur les méthodes employées pendant la Grande Terreur. Au coeur de la nuit, il l’entraîna hors de la ville et arrêta sa voiture. Les deux hommes descendirent et se mirent à marcher. Quand ils furent hors de portée de voix du chauffeur, Redens dit à Chreider : « Si Felix Edouardovitch [Dzerjinski] était encore en vie, il aurait fait exécuter nombre d’entre nous pour la façon dont nous travaillons aujourd’hui. Chreider fit celui qui ne comprenait pas : se montrer complice d’une telle réfexion suffisait à justifier son arrestation immédiate. Comment être sûr que ce n’était pas une provocation de la part de son patron? Redens continua de parler. Chreider comprit sans tarder qu’il pensait bien ce qu’il lui avait dit. Chreider fit à son tour part de ses troubles. La confiance établie, les deux hommes se livrèrent l’un à l’autre. Redens regretta que tous les communistes corrects eussent été détruits, tandis que les pareils d’Ejov restaient intouchables. Mais il demeurait encore des sujets trop dangereux pour oser les aborder. Se retournant sur ces conversations chuchottées, Chreider observe que Redens en savait bien plus long sur la Terreur qu’il ne l’avait laissé entendre : « Sa situation et les circonstances de l’époque l’obligeaient, comme nous tous, à ne pas appeler les choses par leur nom, et à ne pas parler de choses pareilles, même avec ses amis (121) ».

Ses conversations avec Redens enhardirent Chreider. Elles firent naître en lui remords et colère. Il écrivit à Ejov pour protester contre l’arrestation d’un ancien collègue du NKVD, et contre celle du cousin de sa femme, étudiant à Moscou, certifiant de l’innocence des deux hommes. Quelques jours plus tard, en juin 1938, Redens reçut un télégramme d’Ejov ordonnant l’arrestation de Chreider. Informé de cette décision dans le bureau de Redens, Chreider supplia celui-ci d’en appeler à Staline : « Stanislav Frantsevitch, vous me connaissez bien et, après tout, vous êtes son beau-frère. Ce doit être une erreur. » Redens répondit : « Mikhaïl Pavlovitch, je glisserai un mot pour vous, mais je crains que ce ne soit sans espoir. Aujourd’hui c’est vous, demain ce sera sans doute mon tour. » Chreider fut incarcéré dans la prison des Boutyrki, à Moscou. En juillet 1940, il fut condamné à dix ans de camp de travail, suivis de trois ans d’exil. Redens fut arrêté en novembre 1938 et exécuté en janvier 1940 (122). »

(119) : M. Shreider, NKVD iznutri: zapiski chekista, Moscou, 1995, p.42

(120): ibid., p.91

(121): ibid., p.104-105

(122):ibid., p.120

Autre source pour les exécutions et condamnations (notamment Salyn,  Redens exétuté en février 1940).

Les Chuchoteurs : vivre et survivre sous Staline / Orlando Figes (trad. P-E Dauzat). Paris, Denoël, 2009. p. 338-340

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Scène vue hier soir sur le quai à Châtelet-les-Halles. Il y avait cette chanteuse qui s’accompagne à la guitare et qui a une voix très douce. Le public ce soir-là était nombreux, au moins vingt personnes qui semblaient toutes sous le charme. Quand je suis arrivé, tous applaudissaient à sa chanson. Pendant qu’elle se préparait à chanter la suivante, sa corbeille se remplissait de pièces et de billets. Au début de sa chanson, quelqu’un est passé et s’est baissé vers la corbeille. Quand il s’est relevé, une personne l’a interpelé car il avait pris un billet à l’intérieur. A ce moment, le RER est arrivé et le voleur s’est engouffré dans le wagon. Mais l’autre le suivait toujours, le tenait par la manche et le sommait de rendre l’argent. Alors, un autre homme l’a attrapé par derrière et l’a jeté à terre violemment. Puis il lui a lancé : « Barre-toi, si tu reviens, je te casse en deux! ».  L’homme s’est relevé, mais ne s’est pas démonté, il s’est même fâché : « pourquoi tu me jettes par terre alors que l’autre a volé de l’argent? » Et de se mettre, depuis le quai, à convaincre le voleur de restituer le billet.

A ce moment, un jeune homme s’est approché de moi pour demander ce qu’il se passait. J’ai répondu « il y a un homme qui a pris de l’argent dans la corbeille de la chanteuse ». Un autre jeune homme près de moi a répété : « il a tiré du frick à la meuf » et sur ce, ils ont réalisé qu’ils se connaissaient. Je les ai laissés à leurs retrouvailles. Je voyais le conducteur du RER qui ne fermait toujours pas ses portes, comme s’il attendait que le voleur se décide à rendre l’argent ou que les trois se mettent à se battre dans le wagon ou sur le quai.

En fait, le conducteur attendait que la police arrive pour appréhender le « pickpocket ». Pendant ce temps s’est produit quelque chose d’étonnant. La dizaine de personnes qui observait la discussion des trois hommes s’est soudain avancée vers le wagon en réclamant pacifiquement au voleur qu’il rende l’argent à la chanteuse. Le voleur a fini par sortir du wagon et par remettre le billet qu’il avait pris dans la corbeille, sous les applaudissements ravis de l’assistance!

Le conducteur était aussi ravi car trois policiers et quatre agents Ratp plus un sapeur pompier et une chaise roulante  sont arrivés juste après pour appréhender ce pauvre voleur (parce qu’il était sans doute aussi pauvre, bien que pas aussi honnête que la chanteuse).

Juste avant de repartir, un couple a demandé au conducteur s’il s’arrêtait à une station en particulier, comme ils n’avaient pas l’air sur de leur destination, il a sorti un plan de sa cabine et leur a montré où il allait. Ensuite, il est reparti tranquille! Le train suivant attendait patiemment dans le tunnel pour prendre sa place. Qui a dit qu’à la capitale, tout le monde était toujours pressé?

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Sommes nous déjà dans ce monde peuplé d’androïdes maintes fois imaginé par la scienc-fiction? De fait, Nous vénérons des êtres dont l’apparence n’est déjà plus naturelle.  Les stars d’aujourd’hui sont plus souvent qu’on ne le croit siliconnées ou refait(e)s, en plus du maquillage. Les dents (Ben Affleck), oreilles (Brad Pitt), lèvres (Emmanuelle Béart), joues (Madonna), seins (Penelope Cruz), fesses et visages qu’ils offrent à l’objectif des caméras et à nos regards avides sont le plus souvent factices, irréels et impossibles à avoir de façon naturelle. Et quand le corps n’a pas été modifié, on en modifie l’image, merci Photoshop ou Gimp. Les ventres plats, les seins généreux qui s’étalent sur le papier glacé des magazines, eux-aussi, ne sont qu’une illusion de plus.

Non, la beauté parfaite n’est pas éternelle et lorsqu’elle dure, c’est souvent grâce au scalpel, au silicone ou au click de souris – et encore, on ne peut pas dire que ces interventions soient toujours réussies (voir Priscilla Presley). Non, tous ces gens qu’on trouve incroyablement beaux, jeunes ou bien faits, ne sont pas vrais, ne sont pas réels. En avons-nous bien conscience, nous qui aimerions tant leur ressembler sans jamais y parvenir?

Des Androïdes, nous le serons peut-être bientôt : que ne peut-on remplacer dans le corps humain, à part le cerveau? Plus grand chose. Les reins, le coeur, les mains, l’estomac, les hanches, les genoux, la langue, la liste de ce que l’on peut avoir en soi et qui n’est pas d’origine est longue comme un jour sans pain et on voudrait certainement l’allonger, pour ne plus souffrir, pour vivre plus longtemps, aussi.

Peut-être ferons-nous alors plus attention à la beauté intérieure? Espérons qu’aucun scalpel ne saura l’altérer ou l’imiter.

En tout cas, il riront bien, ces archéologues du 23e siècle qui découvriront des tombes remplies de bouts de silicone rose et de prothèses en titane au milieu d’os décomposés. Ils conclueront que nous étions déjà au tournant de l’évolution de l’espèce humaine. Mais à quoi ressembleront-ils, eux?

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Lectures (11 et 12)

« Un matin, j’ai eu honte d’être biographe. Honte de mon indiscrétion. Honte de me servir du crédit acquis par mes livres pour m’introduire chez des témoins et leur soutirer des souvenirs qu’ils s’étaient bien juré de ne jamais dévoiler. Honte de trahir leurs confidences, fût-ce pour la cause d’une vérité supérieure. Honte de cette technique éprouvée, mélange de patience et de diplomatie, qui me permettait de m’immiscer dans les archives de particuliers et de m’insinuer dans les moindres replis de leur vie privée. Honte de partager des secrets de famille sans demander l’avis des intéressés. Honte de cette discipline de flic et d’indicateur. Honte de vérifier à chaque fois que l’esprit fouille-merde était la vertu cachée des meilleurs biographes. Honte de trouver quelque volupté à plonger les bras dans les poubelles pour en extirper de misérables indices. Honte de lire des ordonnances de médecins qui détaillaient d’intimes maladies, des relevés de banque qui contredisaient des postures de miséreux, des lettres d’amour qui auraient dû être détruites, des brouillons destinés à n’être jamais déchiffrés. Honte que tout cela parût être une méthode qui portât ses fruits. Honte de toujours raconter le passé des gens pour n’avoir pas à révéler le mien. Honte de gagner ma vie avec celle des autres. Honte de moi. »

La Cliente / Pierre Assouline. Paris : nrf, 2000. p.60-61

« Le problème n’est pas seulement que les géants ne gagnent jamais à être regardés de trop près (comme Gulliver le découvrit à sa plus vive détresse quand il eut à escalader le sein d’une dame à la cour de Brobdingnag); plus profondément, il y a cette simple évidence : la seule chose qui eût pu justifier notre curiosité est celle-là même qui échappera toujours à l’investigation du biographe : le mystère de la création artistique. Le long exil de Hugo fut le sommet de son existence; mais une seule phrase suffirait pour le raconter : il s’est installé devant l’océan, et il a écrit.

La thèse selon laquelle toute biographie littéraire est nécessairement vouée à l’échec n’est pas neuve et ce sont les artistes créateurs qui l’ont défendue avec le plus d’éloquence – tout le monde connaît le Contre Sainte-Beuve de Proust, inutile d’y revenir ici. Plus près de nous, Malraux a bien résumé la question : « Notre époque croit aux secrets dévoilés. D’abord, parce qu’elle pardonne mal son  admiration, ensuite parce qu’elle espère obscurément, parmi les secrets dévoilés, trouver celui du génie. […] Sous l’artiste, on veut atteindre l’homme; Grattons jusqu’à la honte la fresque : nous finirons par trouver le plâtre ». Mais bien avant lui, l’indignation qu’un poète peut éprouver devant notre indiscret appétit d’information biographique avait été mémorablement exprimée par Pouchkine : « Si la foule lit des confession, notes privées, etc., avec tant d’avidité, c’est que, dans sa bassesse, elle se réjouit de contempler les humiliations des grands et les faiblesses des puissants; en découvrant toute espèce de vilenies, elle est enchantée : il est petit comme nous! il est vil comme nous! – Vous mentez, canailles; oui, il est petit et vil, mais différemment : pas comme vous! »

Victor Hugo in : Protée et autres essais / Simon Leys. Paris : nrf, 2001. p.66

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Lecture (9)

Le maitre de maison

«  Si le monde continue de tourner et de tourner jusqu’à se retourner comme une omelette, moi, je vais commander un maître de maison. Un homme qui me lave la salle de bain par amour. Un homme qui soit capable de diriger sa vie, son talent et ses compétences à travers le repassage de mes petites culottes et les mouvements de l’aspirateur. Que cela lui suffise. Qu’il sente avoir réalisé sa vie en regardant bouillir des pommes de terres ou un simple choufleur. Un maître de maison qui s’occupe de toutes les affaires de la maison pour que rien ne vienne me perturber et que je puisse m’épanouir, me développer professionnellement et concentrer toute mon énergie à m’occuper de moi-même. Un maître de maison qui ,en plus, me procure la chaleur d’une vie de famille inestimable. Je dis inestimable parce que ne pense pas estimer la valeur vénale de son travail. Voyons, c’est comme ça depuis la nuit des temps, c’est une tradition, ce n’est pas moi qui irait mêler l’argent à une affaire d’échange aussi intime, exclusivement basé sur les sentiments. Parce que mon homme préparera le petit-déjeuner pendant ma douche, veillera à ce que je ne sois jamais à court de déodorant, il repassera mes chemises, il disputera les gosses, lavera le plancher et fera des plats à mon goût parce qu’il est le maître de mon coeur. Et pour rien au monde je n’offenserai sa sensibilité en le payant d’une quelconque forme matérielle, mon Dieu non, comme s’il s’agissait d’un employé de maison, d’un serveur, d’une nounou ou d’une femme de ménage. Nous, ce n’est pas du tout pareil, nous dormons dans le même lit. Donc, je ne lui parlerai pas de la façon dont il emploie son temps libre, ni de travail rémunéré, ni de rien de ce type; il n’y aura aucun arrangement contractuel entre nous, le ciel m’est témoin; et ce, parce qu’entre autres, toutes ses attentions n’auront pas d’horaire fixe, l’amour véritable, comme les tâches ménagères, dure 24 heures, et seulement 24 parce que le jour n’en contient pas plus. Cela n’a pas de prix. Si je lui donnais de l’argent, ce serait comme si je lui donnais la clé indécente de sa liberté. Et mon maître, pourrait penser que je ne l’aime pas assez, et une larme coulerait sur sa barbe. Notre amour sera comme de la super glue, nous deux, cela, nous le saurons bien. Surtout lui, qui ne saura pas quoi faire de sa vie sans moi.

C’est que les grandes responsabilités seront de mon côté. Il vaudra mieux que ce soit moi qui m’occupe du vrai travail, celui qu’on fait en dehors de la maison et qui rapporte nos moyens de subsistance. Et dans l’improbable éventualité que son intellect désentraîné se rende compte de cette différence entre nous, pour ne pas blesser son estime de soi et ne pas compliquer notre vie et notre lit, je lui ferai croire qu’au fond, pour beaucoup de choses, c’est lui le maître. Je lui dirai que c’est le maître de notre maison, sur laquelle son nom à lui est inscrit, parce que les paroles aident à vernir la réalité. Je le laisserai prendre ses propres décisions pour la température de lavage du linge, pour choisir librement entre le melon et le pêches, au marché; il faut qu’il soit le seul à savoir comment faire frire un oeuf, fermer le sac poubelle ou plier un pantalon. Qu’il s’érige tout haut en maître pour ce qui est de faire revenir les tomates et qu’il crie comme un fou sur les enfants s’ils rentrent avec de la boue plein les chaussures. Et si un soir je rentre très tard, avec un coup en trop dans le nez, et qu’il se met à me parler sans arrêt en tournant autour de moi comme un dément, Dieu me garde, mais peut-être que ma main s’oubliera et lui donnera une paire de gifles. Il me regardera alors tout penaud. Mais il sèchera avec son tablier la larme qui aura coulé depuis sa barbe et il saura me pardonner. Parce qu’il comprendra que je rentre du travail éreintée pour subvenir à ses besoins alors qu’il a passé l’après-midi à repasser le linge ou à regarder la télévision en se délassant avec l’aspirateur. Et notre douce routine de notre amour infini reprendra de plus belle, et mon maître de maison repassera à nouveau mes petites culottes pendant que je compose une symphonie, que j’écris des livres, que je plante un arbre ou même, que j’invente l’électricité. »

Chronique « Le ronron » par Clara Sanchis Mira

El Runrún, La Vanguardia, 20 mars 2009, p.19.

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Ses cheveux ondulés aux pointes dorées reposent sur son manteau noir. Lovée contre la paroi du wagon, elle semble chercher désespérément un repos réparateur. Son visage poupin repose sur la surface froide comme sur un douillet oreiller de plume. Peu à peu, son nez, court et droit, pointe vers le bas, déjà, sa tête s’affaisse. Mais elle se redresse, se relove, yeux toujours fermés, cils un peu froncés : pas question de s’éveiller! Un bébé en plein sommeil! Son sac en bandoulière posé à plat sur ses genoux, ses bras croisés, une main cachée dans sa grosse écharpe de laine grise entourée un peu plus haut autour du cou. Position du cocon, pour se protéger ou pour mieux supporter un mal de gorge ou une migraine? Peut-être, juste, la fatigue du lundi soir. Jolie jeune fille! Que ton sommeille soit hanté de beaux rêves que les secousses et le bruit ne sauraient assombrir!

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