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Archive for the ‘Lectures’ Category

Lecture (18)

Dis-moi où tu habites
par Samantak DAS

Autant qu’il s’en souvienne, Bhuvan est arrivé à Calcutta, c’est ainsi que la ville s’appelait alors, il y a près de trente ans. « Il n’y avait rien à faire pour nous au village, alors mon père avait décidé de retrouver un ami qui tenait une buvette de thé, et je l’ai suivi. Je devais avoir dix ans à l’époque ». Le travail d’assistant dans cette buvette du quartier Bhowanipur n’était pas très facile pour le père de Bhuvan, d’autant que sa santé n’était pas excellente. « Donc, on peut dire que j’étais l’assistant de l’assistant du « tchaï-wallah » », dit Bhuvan en riant. Quelques années plus tard, son « oncle » propriétaire de la buvette, lui fit rencontrer un homme qui lui proposa d’être tireur de rickshaw. C’est toujours son métier aujourd’hui.
A Calcutta, Bhuvan n’a jamais eu un toit sur la tête ou ce qu’il pourrait appeler un chez soi. Comme pour des milliers d’autres, les rues de la ville sont la seule maison qu’il ait jamais connu. « Lorsque mon père était vivant, il arrivait que l’on dorme dans la cabane de mon oncle », se souvient-il, « mais quand j’ai commencé mon travail de tireur de rickshaw, j’ai préféré dormir de mon côté, soit dans mon rickshaw, soit, le plus souvent, à la belle étoile, sur le trottoir ».
Il est impossible d’estimer le nombre de personnes qui vivent sur le trottoir, sous les ponts ou sous les bretelles, dans les parcs et les allées de la cité de la drôle de joie. L’Encyclopédie des sans-abris évalue leur nombre à « environ un million »(1), tandis que le recensement de l’Inde de 2011 le situe à soixante-dix mille(2). Pour ajouter à la confusion, l’UNESCO évalue le nombre d’enfants sans toit dans cette ville à environ 100 000 (3).
Il est aussi difficile de connaître le nombre de rickshaws tirés par des hommes à pied fonctionnant dans la ville. De toutes les grandes métropoles du monde, Calcutta est la seule où ce genre de transport existe. Ce « hackney carriage » (fiacre), terme qu’utilisaient les britanniques pour désigner les rickshaw tirés à pied, remplissent une fonction vitale de transport de personnes et de marchandises, en particulier pendant la mousson, quand les inondations deviennent la norme, notamment au nord et au centre de la ville. Le reste de l’année, les rickshaws parcourent également la métropole, chargés d’hommes, de femmes ou de marchandises, et ces dernières années, ils sont devenus assez populaires pour transporter les enfants entre l’école et le domicile. Néanmoins, personne ne peut dire avec certitude combien de rickshaws sont en exercice dans l’agglomération. Officiellement, il y a 5 693 ou 5937 (selon la source que l’on prend) licences de rickshaw et aucune nouvelle licence n’a été délivrée depuis l’indépendance (1947). Mais selon les estimations, le nombre réel se situe quelque part entre vingt-cinq et trente mille rickshaws. Comme pour les sans-abris, les enfants des rues ou encore les mendiants, il est difficile de trouver des chiffres sur les rickshaws à pied de Calcutta (4).
Pour les habitants que l’on situe dans la classe moyenne, les rickshaws sont une abomination et une insulte pour une ville qui se plaît à se penser moderne et progressiste. C’est ce point de vue qui a mené le gouvernement du Front de gauche à faire passer une loi dite Calcutta Hackney Carriage Bill (amendement sur les fiacres de Calcutta) en 2006, dont l’objectif était de faire progressivement disparaître les rickshaws de la ville et de « réhabiliter » les tireurs en leur fournissant des opportunités de travail alternatives. Néanmoins, depuis le vote de cette loi il y a huit ans, on n’a pu constater aucun effort pour débarrasser la ville de ce signe patent d’exploitation humaine (si l’on excepte les raids de la police et les confiscations qui ont eu lieu juste après l’entrée en vigueur de la loi en décembre 2006). Au contraire, le nouveau gouvernement Trinamool, mené par le parti du Congrès, a promis, dans les premiers mois de leur arrivée au pouvoir en mai 2011, de fournir des cartes d’identité à chaque tireur de rickshaw licencié. Cela a conduit, de façon prévisible, à ajouter de la confusion et des problèmes ainsi qu’à des protestations de la part de différentes ONG et d’autres parties de la société civile. Tout en approuvant la délivrance de cartes d’identité aux presque 6 000 licenciés, ils s’interrogent sur le sort des vingt (ou vingt-cinq) mille autres. Jusqu’àprésent, leurs interrogations restent sans réponse.
Les années 2007-2008 ont été précaires pour Bhuvan. Son rickshaw a été confisqué par la police à plusieurs reprises et il a dû payer de lourdes « amendes » (lire « pots-de-vin »), à chaque fois, pour le récupérer. Mais les choses ont commencé à revenir à la normale et il n’est plus harcelé par la police, du moment qu’il paie son écot « ne pas déranger » à un représentant du commissariat local. J’écris « son » rickshaw, car il a payé la dernière traite il y a environ dix ans à son créancier, qui lui avait avancé la somme à un taux de soixante pour cent par an. Bien entendu, il ne veut pas s’étendre sur la façon dont il a fait l’acquisition de ce qui est, juridiquement, un véhicule illégal. Mais il n’en n’est pas moins fier d’être son propre patron désormais.
« Je me fais une somme rondelette avec mon véhicule», dit-il. Suffisamment pour avoir pu se marier et être le père de trois enfants, qui vivent avec sa femme dans la région de Darbhanga, sur un lopin de terre acheté grâce à ses revenus de Calcutta. Il leur rend visite régulièrement et les a même fait venir une fois pour leur montrer les hauts lieux de la grande ville. Où vivaient-ils, quand ils sont venus à Calcutta ? « Oh, je les ai installés dans une pension, je ne voulais pas que mes enfants voient que leur père dormait dans la rue comme un mendiant ou un drogué ». Mais la femme de Bhuvan sait qu’il dort à la dure afin de pouvoir envoyer plus d’argent au foyer pour soutenir sa famille (5).
Mais d’après Akbar, un ami de Bhuvan qui exerce au centre-ville, les choses se sont empirées ces dernières années, surtout pour ceux qui préfèrent (ou n’ont d’autre choix que) dormir dehors. « Avant, il y avait ces « roaks » (partie basse et ouverte d’un petit immeuble) des maisons du centre et du nord de Calcutta, qui pouvaient abriter plusieurs d’entre nous », dit-il. Mais au fur et à mesure que ces maisons sont détruites pour laisser place à des gratte-ciels, ces abris ont disparu, et avec eux, la sécurité relative qu’elles offraient à Akbar et ses semblables.
Bien que cela semble incroyable, en dépit de telles conditions de vie, Bhuvan prétend être heureux de son sort. Même, le fait de dormir dans la rue lui procure un certain plaisir. « La ville a un rythme que ceux qui vivent dans des maisons ne peuvent pas sentir. Entre le moment où le bruit du trafic s’amenuise et le premier croassement des corbeaux, avec la façon dont la chaleur qui émane des maisons et du trottoir se transforme lentement en une brise agréable, la ville nous parle d’une façon que vous ne pourriez pas comprendre », me dit-il, n’ayant pas une seule fois comparé sa vie à la mienne, sans jamais dire que sa vie était pire ou meilleure que la mienne.
Comme Akbar, Bhuvan ne souhaiterait pas que son fils reprenne son métier. « C’est trop dangereux », m’ont-ils déclaré à différents moments, « et qui sait quand le gouvernement dira « basta ! » et nous jettera tous hors de la ville ». « En plus, les gamins d’aujourd’hui ne sont pas aussi solides que nous. Ils passent leur temps à jouer avec leurs téléphones portables et à regarder des films indiens. Ils ne survivraient pas une semaine aux pluies de Calcutta ».
Tous deux rêvent de retrouver leur petit coin de l’Etat du Bihar – quelque part dans les régions de Darbhanga pour Bhuvan, et Samastipur pour Akbar – pour contempler les champs et les rivières, et voir grandir leurs petits-enfants (6). Tous deux savent qu’aussi longtemps qu’ils seront capables d’exercer leur profession, légalement ou non, dans cette ville qui est leur maison depuis plus de trois décennies maintenant, leurs rêves sont loin, bien loin de se réaliser.
(1) David Levinson (Ed.), Encyclopedia of the Homelesness, vol.1, New Delhi : Sage, 2004, p.39. « La population de Calcutta est en augmentation et atteint 14 million. Environ un million de ces personnes (sic) dorment dans la rue ».
(2) Subhro Niyogi, « Kolkata’s poor poorer than the rest », The Times of India, http://timesofindia.indiatimes.com/city/kolkata/Kolkatas-poor-poorer-than-the-rest/articleshow/16367595.cms .
(3) Sreenath Cheruvari, « Making every child count in the city of joy », 2006, Unicef, http://www.unicef.org/india/resources_1642.htm.
(4) Voir « KMC scraps hand-rickshaw licence », The Times of India, 04 août 2007, http://timesofindia.indiatimes.com/city/kolkata/KMC-scraps-hand-rickshaw-licence/articleshow/2254573.cms et « Kolkata rickshaws pullers may get photo IDs », India Today, 26 décembre 2011, http://indiatoday.intoday.in/story/kolkata-rickshaw-pullers-may-get-photo-ids/1/165913.html.
(5) Pour un compte-rendu édifiant de la vie des sans-abris dans le villes indiennes, voir Harsh Mander, Living rough : surviving city streets – a study of homeless populations in Delhi, Chennai, Patna and Madurai for the Planning Commission of India, New Delhi : Center for equity studies, 2009. Cette étude ne comprend pas Kolkata, mais nombre de ses conclusions et de ses recommandations semblent s’appliquer ici.
(6) Voir, dans le numéro d’avril 2008 de la revue National Geographic, un article de Calvin Trillin et les photographies d’Ami Vitale sur les rickshaws de Kolkata. »

Samantak Das, « Where the streets have no name », in Nilanjana Gupta (dir.), Strangely beloved, writings on Calcutta, New Delhi : Rainlight by Rupa, 2014, p.249-253 (traduction Kumar Guha ; je remercie l’auteur pour son approbation).

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Lecture (18)

Description du sauna russe par l’apôtre André d’après un récit du 12ème siècle:

« Puis, il alla chez les Varègues et arriva à Rome; il raconta comme il avait prêché et ce qu’il avait vu et dit: ‘J’ai vu des bains en bois que l’on chauffe au rouge, puis les hommes se déshabillent et, nus, ils s’aspergent d’eau de tan, puis ils prennent de jeunes verges; il s’en frappent eux-mêmes, et ils se frappent si fort que c’est à peine qu’ils en sortent en vie; puis ils s’aspergent d’eau froide et ainsi retrouvent la vie. Et ils font cela tous les jours; personne ne leur impose ces tourments; ils se les donnent eux-mêmes; et ils font cela pour se laver et non pour se martyriser’; et ceux qui écoutèrent ce récit furent étonnés. André, après avoir vécu à Rome, retourna à Sinope ».

Chronique de Nestor (Récit des temps passés), trad. Jean-Pierre Arrignon, ed. Anacharsis, 2008, p 40.

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Lectures (17)

« A la lutte des classes réelle qui oppose en Chine les dirigés aux dirigeants, les masses à la bureaucratie, la propagande a substitué la fiction d’une lutte entre le « prolétariat » et la « bourgeoisie ». Le « prolétariat » se trouve redéfini de façon à confondre la base avec le sommet, le peuple avec ses maîtres, et à escamoter ainsi le conflit véritable des opprimés et des oppresseurs. Quant à la « bourgeoisie », cet épouvantail mythique sur qui les masses sont périodiquement invitées à décharger leur colère et leurs frustrations d’une façon qui laisse intacts les pouvoirs et les privilèges de leurs véritables exploiteurs, ses effectifs sont simplement constitués par les bureaucrates tombés en disgrâce. La classe dirigeante est en effet déchirée en permanence par une impitoyable lutte pour le pouvoir; la clique victorieuse abandonne à chaque fois ses collègues malchanceux à la fureur populaire, après les avoir préalablement affublés d’une identité « bougeoise-capitaliste ». Elle fait ainsi d’une pierre deux coups : elle se débarasse de ses rivaux, et elle fournit un exutoire au mécontentement des masses. L’oppression et l’exploitation dont les masses son victimes, constituent un phénomène trop réel, trop universellement expérimenté, pour que le régime puisse tenter utilement de nier son existence. Jusqu’à un certain point, les masses sont donc encouragées de temps à autre à exposer publiquement leurs griefs, mais le soin d’identifier les coupables demeure une prérogative exclusive des autorités. La lutte pour le pouvoir ne connaissant nulle trève, le régime ne risque guère de tomber jamais à court de boucs émissaires : hier un Liu Shaoqi et sa clique, aujourd’hui un Lin Biao et ses lieutenants, demain quelqu’un d’autre. Comme ces diverses cibles que leur désignent les autorités appartenaient elles-même effectivement à la classe dirigeante, les masses reconnaissent sans peine en elles d’authentiques oppresseurs, et ne doivent pas se faire prier pour les dénoncer avec énergie. Mais arrivé à ce point, il s’agit pour les autorités de guider et de contrôler la colère populaire, de frustrer cette intervention des masses de son développement logique, en les empêchant de franchir ce pas décisif qui serait de dénoncer ces oppresseurs en tant que membres de la clique dirigeante et détenteurs du pouvoir, car ceci amènerait alors à accuser non plus les individus, mais la classe bureaucratique dans son ensemble […]. Pour prévenir ce danger, il incombe alors à la Propagande de forger aux bureaucrates en disgrâce une identité criminelle si fantastique, qu’elle interdise définitivement de les confondre avec leurs confrères encore en place : c’est ainsi que l’on fait d’eux des espions à la solde des USA, des agents du Kuomintang, des espions à la solde de l’URSS, des traîtres à la patrie, des suppôts du féodalisme, des conspirateurs rêvant d’une restauration capitaliste bourgeoise…Bref, on colle un faux-nez à Liu Shaoqi pour que nul de s’avise de l’étonnant air de famille qu’il présente avec Mao Zedong. »

Simon Leys, Ombres Chinoises (1974) in Essais sur la Chine, Laffont, 1998, p.392-393.

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Lectures (14)

J’aurai longtemps vécu sans savoir grand-chose de la haine. Aujourd’hui j’ai la haine des mouches. Y penser seulement me met les larmes aux yeux. Une vie entièrement consacrée à leur nuire m’apparaîtrait comme un très beau destin. Aux mouches d’Asie s’entend, car, qui n’a pas quitté l’Europe n’a pas voix au chapitre. La mouche d’Europe s’en tient aux  vitres, au sirop, à l’ombre des corridors. Parfois même elle s’égare sur une fleur. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, exorcisée, autant dire innocente. Celle d’Asie, gâtée par l’abondance de ce qui meurt et l’abandon de ce qui vit, est d’une impudence sinistre. Endurante, acharnée, escarbille d’un affreux matériau, elle se lève matines et le monde est à elle. Le jour venu, plus de sommeil possible. Au moindre instant de repos, elle vous prend pour un cheval crevé, elle attaque ses morceaux favoris : commissures des lèvres, conjonctives, tympan. Vous trouve-t-elle endormi? elle s’aventure, s’affole et va finir par exploser d’une manière bien à elle dans les muqueuses les plus sensibles des naseaux, vous jetant sur vos pieds au bord de la nausée. Mais s’il y a plaie, ulcère, boutonnière de chair mal fermée, peut-être pourrez-vous tout de même vous assoupir un peu, car elle ira là, au plus pressé, et il faut voir quelle immobilité grisée remplace son odieuse agitation. On peut alors l’observer à son aise : aucune allure évidemment, mal carénée, et mieux vaut passer sous silence son vol rompu, erratique, absurde, bien fait pour tourmenter les nerfs – le moustique, dont on se passerait volontiers, est un artiste en comparaison.

Cafards, rats, corbeaux, vautours de quinze kilos qui n’auraient pas le cran de tuer une caille;  il existe un entre-monde charognard, tout dans les gris, les bruns mâchés, besogneux au couleurs minables, aux livrées subalternes, toujours prêts à aider au passage. Ces domestiques ont pourtant leurs points faibles – le rat craint la lumière, le cafard est timoré, le vautour ne tiendrait pas dans le creux de la main – et c’est sans peine que la mouche en remontre à cette piétaille. Rien ne l’arrête, et je suis persuadé qu’en passant l’Ether au tamis on y trouverait encore quelques mouches.

Partout où la vie cède, reflue, la voilà qui s’affaire en orbes mesquines, prêchant le Moins – finissons-en…renonçons à ces palpitations dérisoires, laissons faire le gros soleil – avec son dévouement d’infirmière et ses maudites toilettes de pattes.

L’homme est trop exigeant: il rêve d’une mort élue, achevée, personnelle, profil complémentaire du profil de sa vie. Il y a travaille et parfois il l’obtient. La mouche d’Asie n’entre pas dans ces distinctions-là. Pour cette salope, mort ou vivant c’est bien pareil et il suffit de voir le sommeil des enfants du Bazar (sommeil de massacrés sous les essaims noirs et tranquilles) pour comprendre qu’elle confond tout à plaisir, en parfaite servante de l’informe.

Les anciens, qui y voyaient clair, l’ont toujours considérée comme engendrée par le Malin. Elle en a tous les attributs : la trompeuse insignifiance, l’ubiquité, la prolifération foudraoyante, et plus de fidélité qu’un dogue (beaucoup vous auront lâché qu’elle sera encore là).

Les mouches avaient leurs dieux : Baal-Zeboub (Belzébuth) en Syrie, Melkart en Phénicie, Zeus Apomyios d’Elide, auxquels on sacrifiait, en les priant bien fort d’aller paître plus loin leurs infects troupeaux. Le Moyen-Age les croyait nées de la crotte, ressuscitées de la cendre, et les voyait sortir de la bouche du pécheur. Du haut de sa chaire, saint Bernard de Clairvaux les foudroyait par grappes avant de célébrer l’office. Luther lui-même assure, dans une de ses lettres, que le Diable lui envoie ses mouches qui « conchient son papier ».

Aux grandes époques de l’empire chinois, on a légiféré contre les mouches, et je suis bien certain que tous les Etats vigoureux se sont, d’une manière et de l’autre, occupés de cet ennemi. On se moque à bon droit – et aussi parce que c’est la mode – de l’hygiène maladive des Américains. N’empêche que, le jour où avec une esquadrille lestée de bombes DDT ils ont occis d’un seul coup les mouches de la ville d’Athènes, leurs avions naviguaient exactement dans les sillage de saint Georges.

L’usage du monde / Nicolas Bouvier, Thierry Vernet.  Paris : Payot, 1963.  pp.321-323

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Chroniques moscovites

Un petit ajout à ce blog, avec des chroniques écrites vers la fin de mon séjour en Russie, où j’ai passé près de 8 ans.  Extrait.

« Cela faisait longtemps que je ne prenais plus les transports en commun et j’avais preque oublié l’existence de ces grand-mères à l’air fragile. Grave erreur! Car ces babouchkis n’ont plus rien de respectable, quand il s’agit d’entrer dans le bus ou le wagon de métro la première: un bon coup de coude par-ci, une bonne poussée avec le ventre vers l’avant, histoire de réguler le trafic des passagers, elle pratique le passage en force avec maestria et révèle une puissance musculaire hors du commun. J’avais aussi oublié qu’aux heures de pointes, il ne faut pas se trouver sur son chemin » (lire les chroniques)

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Lectures (13)

Quand elles ont fini de criailler, féroces, en tournant au-dessus du bassin où des canards cabotent, barbotent et, saisis d’une subite inspiration, plongent ardemment la tête, les mouettes, alors qu’elles se balancent parfois longtemps à côté d’eux (mai – elles les remarquent à peine – sans songer à les imiter), vont se poser comme des galets de marbre au beau milieu de la pelouse, en plein soleil, toutes le bec orienté du côté de l’Observatoire. Sans doute pour offrir plus de surface au rayon jaune safran, où la chaleur d’un jour lumineux d’octobre se dissipe. Toujours féroce et de plus en plus rond, le seul oeil qu’on leur voit trahit une euphorie inquiète. Mais un trouble se propage aussi parmi les chaises de fer : des lainages multicolores s’agitent, recouvrent des jambes nues qui peut-être ont encore un peu bruni. Et à mesure que la longue main d’ombre avance sur la façade, vers l’horloge du palais, la lumière, avec un surcroït de profusion, s’épanche d’une source maintenant insituable. Tout autour du bassin, des urnes en redistribuent l’éclat dans de ruisselants bouquets de chrysanthèmes, chacun tel un amas de petits soleils dans leur phase d’énergie la plus intense. Pour ne pas rester ébloui, mieux vaut se tenir en haut à l’ombre derrière la balustrade. Et là guetter l’instant où l’activité du soir s’interrompt, où dans ce suspens fugitif le volume déjà cuivré des arbres se dilate. Alors, les reines de pierre pourraient descendre de leur piédestal, se libérer du poids qu’elles sont éternellement seules à porter. Mais rien ne se passe. C’est à présent la nuit qui s’échappe à flots d’une fontaine d’obscurité béante. Et devant cette inondation, on doute de pouvoir jamais occuper un lieu quelconque puisque après un moment plus ou moins long il faut le quitter. Pour un autre, puis un autre et encore un autre, tous aussi radicalement séparés que par un gouffre de millénaires. Et ainsi toujours à s’éloigner avec les paresseuses aux mollets nus, les reines, les soleils des chrysanthèmes, les mouettes à l’oeil furieux, jusqu’à ce qu’on se fourre la tête sous l’aile comme un vieux canard fataliste.

La liberté des rues / Jacques Réda. Paris : Gallimard, Nrf, 1997. p.30-31.

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Lectures (11 et 12)

« Un matin, j’ai eu honte d’être biographe. Honte de mon indiscrétion. Honte de me servir du crédit acquis par mes livres pour m’introduire chez des témoins et leur soutirer des souvenirs qu’ils s’étaient bien juré de ne jamais dévoiler. Honte de trahir leurs confidences, fût-ce pour la cause d’une vérité supérieure. Honte de cette technique éprouvée, mélange de patience et de diplomatie, qui me permettait de m’immiscer dans les archives de particuliers et de m’insinuer dans les moindres replis de leur vie privée. Honte de partager des secrets de famille sans demander l’avis des intéressés. Honte de cette discipline de flic et d’indicateur. Honte de vérifier à chaque fois que l’esprit fouille-merde était la vertu cachée des meilleurs biographes. Honte de trouver quelque volupté à plonger les bras dans les poubelles pour en extirper de misérables indices. Honte de lire des ordonnances de médecins qui détaillaient d’intimes maladies, des relevés de banque qui contredisaient des postures de miséreux, des lettres d’amour qui auraient dû être détruites, des brouillons destinés à n’être jamais déchiffrés. Honte que tout cela parût être une méthode qui portât ses fruits. Honte de toujours raconter le passé des gens pour n’avoir pas à révéler le mien. Honte de gagner ma vie avec celle des autres. Honte de moi. »

La Cliente / Pierre Assouline. Paris : nrf, 2000. p.60-61

« Le problème n’est pas seulement que les géants ne gagnent jamais à être regardés de trop près (comme Gulliver le découvrit à sa plus vive détresse quand il eut à escalader le sein d’une dame à la cour de Brobdingnag); plus profondément, il y a cette simple évidence : la seule chose qui eût pu justifier notre curiosité est celle-là même qui échappera toujours à l’investigation du biographe : le mystère de la création artistique. Le long exil de Hugo fut le sommet de son existence; mais une seule phrase suffirait pour le raconter : il s’est installé devant l’océan, et il a écrit.

La thèse selon laquelle toute biographie littéraire est nécessairement vouée à l’échec n’est pas neuve et ce sont les artistes créateurs qui l’ont défendue avec le plus d’éloquence – tout le monde connaît le Contre Sainte-Beuve de Proust, inutile d’y revenir ici. Plus près de nous, Malraux a bien résumé la question : « Notre époque croit aux secrets dévoilés. D’abord, parce qu’elle pardonne mal son  admiration, ensuite parce qu’elle espère obscurément, parmi les secrets dévoilés, trouver celui du génie. […] Sous l’artiste, on veut atteindre l’homme; Grattons jusqu’à la honte la fresque : nous finirons par trouver le plâtre ». Mais bien avant lui, l’indignation qu’un poète peut éprouver devant notre indiscret appétit d’information biographique avait été mémorablement exprimée par Pouchkine : « Si la foule lit des confession, notes privées, etc., avec tant d’avidité, c’est que, dans sa bassesse, elle se réjouit de contempler les humiliations des grands et les faiblesses des puissants; en découvrant toute espèce de vilenies, elle est enchantée : il est petit comme nous! il est vil comme nous! – Vous mentez, canailles; oui, il est petit et vil, mais différemment : pas comme vous! »

Victor Hugo in : Protée et autres essais / Simon Leys. Paris : nrf, 2001. p.66

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